L’esthétique du néant

L’expérience esthétique reliée à l’appréhension des milliers d’images et de textes générés artificiellement par un outil machine qui structure et organise de manière algorithmique des portions de réalités sociales et symboliques par l’entremise d’images, de textes et de musiques est une expérience extraordinaire et complexe au sens d’une expérience d’accueil et d’intercompréhension (im)possible d’une forme esthétique qui paraît étrangère à nos standards de goût intellectuels et émotionnels, élaborés au fil de nos histoires culturelles et répondant à certains sentiments organiques de formes universelles. Appréhender ou faire l’expérience d’une image générée par une IA générative, c’est d’abord faire l’expérience de la surprise ou de l’étonnement face à une artificialisation maximale de l’image comme représentation d’un fait naturel complexe qui mixe symbole, icônes, représentants et interprétants dans un procès sémiotique qui est largement tributaire d’une espèce de calcul hors sol, hors situations réelles d’incarnation des êtres vivants et des objets. Et c’est là dans cette impossible liaison entre le contexte d’incarnation des mots, des voix et des images représentatives d’une communication d’expériences vécues et d’une image ou d’un texte élaborés ex nihilo par une machine de prédiction [« un perroquet stochastique »], que se redécouvre au XXI° siècle, une frontière possible entre la capacité technologique de produire par simple prompt, des énoncés machines et les capacités expressives, organiques de constituer des totalités désirables et bonnes.

Ici la question de l’expression est devenue majeure ; elle doit irriguer des réflexions esthétiques et éthiques qui vont concerner les manières dont les humains se représentent eux-mêmes leurs vies, dans des médiums artistiques, sociaux ou politiques. Les types d’incarnation des propositions esthétiques dans la vie culturelle des masses, de populations nationales, des publics constitués comme forces de délibération et de changement culturels, renvoient à une incapacité technique et intuitive majeure pour une machine de prédiction et de calcul de faire voire les différentes et infiniment variables expressions de la vie organique des animaux et des humain.es. Lire correctement un comportement dans une situation de jeux de langage, adopter le rôle d’un autre que soi, voir ses propres perspectives d’actions du point de vue de celles d’autrui ; autant de capacités d’intercompréhension entre vivants qui dépendent d’une esthétique naturelle et fonctionnelle, de possibilités expressives du langage et de l’existence de totalités sociales qui dépendent d’un principe d’unités organiques. La machine de prédiction se sert d’opérations vectorielles, aveugles, incompréhensibles, et qui calculent une certaine probabilité de contacts mathématiques entre des portions d’images tout en occultant les liaisons bio fonctionnelles et organiques qui font sens dans la lecture d’une image ou d’un texte.

L’image produite par l’effet automatique du prompt ou de la requête est sortie de nulle part, du néant technologique pur, aucun contexte d’emploi des signes transmis par l’image prompt n’est avéré sûr, fiable, réel, aucune intention d’actions se traduit dans l’image – machine ; il n y a rien, seulement l’absence de forces organiques, le fantasme de l’instant de création zéro d’un tout nouveau produit magique et total qui devrait contenir toute la proposition de la requête prompt formulée par un internaute. Et l’absence criante d’une histoire collective de nos émotions, de nos imaginations et de nos expressions corporelles et psychiques, marque l’identité mathématique et logique désincarnée, neutralisée du résultat machine. Sons, textes et images produites dans une chaîne de générations de fragments compilés et rapprochés artificiellement les uns contre les autres fabrique une image dis cohérente, n’ayant aucune références aux expériences vécues du monde ; elle est inutile, sans incarnations, dénuée de sens. Si les articulations logiques des phrases sont parfaites, si le texte montre une certaine grammaire respectée, une déférence dénuée de pertinence, si l’image ou la vidéo répondent à peu près à la requête prompt de l’utilisateur final, un construit symbolique, politique et culturel est en capacité de repérer l’image, le son ou le texte artificiel parce que celui-ci ou celle-là ne renvoie à rien de ce qui existe concrètement dans l’expérience esthétique et éthique du monde. Cohérence et référence sont là deux domaines de critères de distinction majeurs pour qualifier un texte ou image sortis d’une machine de prédiction artificielle.

Intuitivement pour tout un chacun qui a reçu une éducation artistique minimale pendant sa scolarité gratuite et obligatoire, le contraste entre l’incarnation d’une expérience imaginaire qui utilisent différents médiums d’expression structurés collectivement [formes multimédias des textes, sons et images] et le résultat machine – isolé et mort ou n’ayant pas de valeur historique – est bien trop élevé pour faire que les sorties d’un langage machine soit simplement accueillies ou comprises normalement pour s’intégrer facilement dans la vie des signes d’une société de communications et d’information. Et cette redoutable capacité des êtres vivants à savoir ou reconnaître par l’intuition, les différents sens d’une réalité sensible, organique d’une image ou d’un texte évoquant une expérience vécue, a avoir avec la composition de touts organiques ou de totalités sociales qui respectent le principe des unités organiques (Moore) ; des parties ne valent pas par elles-mêmes en dehors du tout organique qui les constitue ; ce qui implique ici dans le cas de résultats machines, l’incroyable magma dysfonctionnel, incohérence dépictive [le montrer est toujours différent du dit] ou incompréhension logique et situationnelle d’une image, d’un son ou d’un texte auxquels aucun contexte d’usages, aucune situation de jeux et de vie sociale, ne sont reliés dans l’histoire de nos pratiques, aucune pratique commune ou expérience collective n’étant reliées à ce résultat machine, exact et vide.

Ici le prompt comme message ou commandement à l’outil de IA sert comme cadrage fantaisiste, peu adhérent, sensiblement décalé ou incapable de réellement instruire un procès de transformation symbolique et vivante d’une forme esthétique générale. La production de mêmes, de parodies de réalités innombrables et massives dans l’internet de divertissement, accompagne ce masquage et ce brouillard esthétique qui entraînent fatigue cognitive, rupture affective, isolation informationnelle et confusion des ordres de réalités. La question de l’expression est devenue ici une question politique majeure parce qu’il est toujours possible avec ces IA génératives de fabriquer des « fake-news » ; de fausses informations propagandes utiles pour conditionner un certain type de réponses de masse à un régime de discours autoritaire qui ne s’embarrasse plus des conditions capacitaires de l’expression organique, sensible, particulière de la vie et des expériences historiques du monde.

Le résultat machine est le résultat du calcul vectoriel, mathématique pur, et de l’insignifiance issue de la perte de contacts sensibles avec la réalité historique ; c’est un résultat malade ou vide, sans cohérences, ni références, un résultat fait de formes et de couleur criardes, obscènes ; il ne s’adresse à personne de vivant, n’exprime rien ; il n’appelle à rien, ne procède d’aucune intention particulière malgré l’illusion du prompt et ne rend compte d’aucun procès historique et sémiotique existant. Devrons nous faire avec cet ordre de sous réalités esthétiques produits par des IA génératives en 2025-2050 – un sous-ordres investit immédiatement par des politiques d’une médiacratie autoritaire, qui se servant d’une complexion esthétique médiocre, nulle, neutralisée, prétendent imposer à la place des capacités de reconnaissance naturelle du beau et du bon – ce sentiment universel des êtres vivants qui reconnaît des touts organiques ayant une valeur intrinsèque i.e. qui méritent d’exister par eux-mêmes – un ordre de réalité artificiel, extra historique, hors-sol, a situé, purement imaginaire ou idéo dramatique.

Fragments d’un monde détruit – 157

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