Langages administrés

Dans l’administration des langages techno capitalistes ou dans l’ingénierie des formes de communication visant le contrôle et l’organisation de la vie des masses humaines, les mots seront des unités de positionnement tactique prises dans un ensemble d’architectures complexes faites de codages des logiques de marché dans la forme-pensée inhumaine, de distribution d’étiquettes mouvantes et rigides [une expression désigne un style de conduites ou de sentiment moral convenable], de lignes de convergence grégaire par amalgames sémantiques et désignation des limites lexicales et analogiques à ne pas franchir pour un individu seul et isolé ; par exemple, certaines conduites verbales ou émotionnelles collectives seront promues comme des conduites de renforcement des logiques de marchés par la concurrence ; la maximisation du profit personnel, le souci de soi poussé à l’extrême centre d’évitement des autres et les avantages privés gagnés dans une compétition visible et féroce entre consommateurs de langages disponibles.

Le langage marketisé ou fétichisé est cette machine à simulacres, habillée des couleurs criardes et des formes tautistes que prennent les compétitions des Egos-drames et capable d’exprimer les forces du sentiment commun majoritaire, dans une illusion de masse, en toutes circonstances et tout contexte d’emploi des signes ; ces circonstances et ces contextes étant largement réduit à l’essence de l’acte de commercer dans une économie hyper-capitaliste.

Aussi bien au niveau micro dans les rapports interactionnels entre individus qu’à un niveau de macro situations ou du récit fabriqué par un psycho-pouvoir, les langages sont des formes de variation des limites de ceux qui les utilisent et sont capables ou non, de percevoir le « quoi » avec leurs langages, du monde extérieur. Dans un souci idéologique de fabrication de récits pour chaque situation du monde, la langue du pouvoir est constellée de milliards de langages cibles, fabriqués pour chaque occasion et comprendre leurs langages cibles va signifier maîtriser des techniques et des règles d’emploi de mots qui peuvent avoir grandement dériver de leurs emplois originaux et ordinaires.

De ce fait, se trouver tout à coup placé à la frontière d’un vide grandissant au détour d’une conversation avec un individu modèle exemplaire du consommateur aguerri et entraîné, c’est ressaisir, l’immense portée de la langue comme instauration de limites logiques et grammaticales et de possibilités d’horizon vers lequel peuvent s’organiser un complexe d’actes et d’objets pour une subjectivité donnée ou rencontrée. Par le choc de certains seuils d’évidence, il sera possible de casser les réflexes d’une langue techno administrée par un certain stock d’expressions utilisables ou exploitables, et certains flux d’interactions linguistiques dimensionnant une forme de représentation structurante du rapport au monde et à autrui …

Repérer les milles petites brisures et failles étroites qui lézardent les murs de convictions bien trop apprêtées ou standardisées, va consister à pouvoir jouer avec une forme logique de représentation par le maniement des expressions psychologiques ou qui se rapportent à soi-même et sa vie intérieure. L’art d’une thérapeutique linguistique et philosophique étant rendu possible par ce décentrement vis à vis du cercle auto égotique qui ferme l’accès à un extérieur plus dense et plus riche pour l’individu. Franchir les seuils d’évidence va ressembler un peu pour la langue d’un individu sorti d’un régime de discours hyper-capitaliste [basé sur la technique de l’aveu permanent, de la délation coupable et du mépris des différences complexes], à refaire la rencontre primitive avec un.e autre être vivant.e, c’est à dire à refaire l’expérience de contacts sensibles des corps-esprits ; par le toucher, la sexualité, l’écoute de la voix humaine, la saisie d’une différence subjective interne et de la qualité situationnelle de la rencontre. Les évidences dites terminales de l’amour et de la jouissance du corps et de la vie, de la maladie et de la mort organique, de la souffrance et du soulagement de la souffrance, sont ici des directions manifestes de l’inscription sociale et biologique du vivre dans la forme de communication des êtres vivants.

Et ce travail de subversion des langages dominants – qu’ils soient issus du monde hyper-capitaliste ou du monde autoritaire théocratique, ou des mondes anarchiques d’États en délabrement complexe – doit se faire à l’intérieur même de ces langages mondes pour parvenir à des brèches, des ouvertures de frontières, des repositionnements de machines logiques, sémantiques et pragmatiques, des techniques de conditionnements enfin arrêtées – qui font toujours de l’amour domestique un travail pénible ou un moyen de contrôle pulsionnel – dont les formes de représentations collectives peuvent s’attaquer à ces architectures de la répression. Textures et formes des langages autoritaires, directions d’agir groupées, encouragement manifeste à vivre caché et heureusement toujours connecté virtuellement et symboliquement au groupe social et technologique dominant sont des axes de progression de la forme des langages administrés dans nos conduites individuelles et collectives. Et cet autre effet dimensionnant de la langue dominante est sa capacité forte à niveler, hiérarchiser, museler les dissidences, occulter toujours la réalité sociale, par l’imposition d’un monde schématiquement constitué, par des unités grégaires, une grammaire des forces réactives, coupables, dépressives ; une réduction forcée des contraires …

Les couches sémantiques qui neutralisent tout accès à un extérieur réel, vivant, résultent en partie des moyens de fabrication lexicologiques et phraséologiques, de groupes d’êtres communicants ou de spin-doctors, travaillant sur des morceaux de textes avec ce souci constant de la formule creuse, de la neutralisation extrême de toutes dimensions polémiques, de la manière dont les mots vont impacter le sens d’une situation de jeux construite par l’actualité en continue. La capacité technologique de diffusion massive de l’internet des objets et des réseaux sociaux serviront de possible dégénération et neutralisation de toutes portées situationnelles et d’incarnations physiques des messages politiques.

L’événement politique est ainsi dégradé du plan historique vers le plan communicationnel et journalistique ou de commentaires pur en laissant par ce côte faux, clinquant, artificiel du discours numérisé, les masses individus s’éloigner progressivement et affectivement des centres de décisions du psycho-pouvoir. Ce phénomène de lassitude extrême devant le régime de discours dominant provient alors aussi de cette langue-écran techno administrée qui semble ne plus avoir la force d’exprimer simplement et collectivement un fait, un événement ou un programme politique, une vision d’avenir et une compréhension possible du présent et du passé.

Fragments d’un monde détruit – 147

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