Les voleurs de feu

Le centre de variation des formes du langage qui circulent dans un milieu vivant tissé en mots, phrases, sonorités, images, se construit par un héritage des logiques et des techniques d’interactions sensibles entre des êtres vivants, des machines, des figurations naturelles et des paysages sociaux-spirituels. Cette construction continue, variable de la forme, sur la base de faits naturels de la langue, toutes ses dimensions synchroniques et diachronique, accentue l’effet de passivité constitutif de nos premiers rapports presque enfantins aux langages symboliques articulés. Si différentes formes de langage coexistent au sein d’une forme de vie du langage, c’est pour l’humaine saisie du sens des interactions collectives, une difficile appréhension de ce dont nous héritons à notre naissance, de ce qu’il est possible de construire avec cet héritage et ensuite de transmettre à d’autres que soi. L’expérience du premier contact comme pure idéalité de formes qui tient l’être vivant et son milieu doit comprendre les premières inflexions d’un corps qui se fait agissant, réfléchissant et communicant.

D’où vient cette capacité du contact sensible à élaborer tout un monde à soi, tout un esprit riche de significations, de projections et d’interactions ? Est-ce la plasticité de l’Esprit, la dynamique d’acculturation des organismes vivants qui possèdent cette plasticité sociale, nerveuse et symbolique? Ici, le risque de réduction est toujours là, guettant l’analyste des interactions sociales, symboliques et d’une possible explication de l’émergence du vivant et de l’Esprit dans la Nature. D’abord, il est possible de souligner dans une perspective externaliste de l’Esprit que le milieu de vie, la totalité sociale, l’empreinte psychique des actes et des objets, tout ce qui font et entourent les corps sont premiers et déclencheurs des constructions réflexives de l’enfant. Faites l’expérience d’un isolement affectif massif et prolongé, ou plongez un corps-esprit pendant un certain temps dans une sorte de milieu clos – une machine, un système ou un automate de production de signes-symboles et de représentations générés hors du monde naturel et ordinaire et fermé de tout extérieur par une frontière ultime [l’artificiel, le mécanique // l’ordinaire ou le naturel] vous aurez alors réussi à transformer de l’intérieur sa perception du monde, ses expressions sensibles et plus généralement le langage même et le style d’expression de ce sujet humain.

Lorsque les points ou les zones d’application dans le réel des phrases d’un individu sont perdus ou disparaissent à force d’isolement alors le sujet pris dans l’expérience d’une totale solitude peut accéder à la doublure du monde, son revers invisible, à tout l’enjeu d’une interrogation sceptique ultime portée sur la solidité de notre expérience du vouloir dire et du comprendre … Ses forces plastiques – système nerveux, esprit-fantôme, absence de contacts par stimulations – s’exercent à l’intérieur d’une sphère d’auto-régulation étroite dans laquelle tous ses autres ont disparus. Et son langage qui a tout d’une apparence de construction cohérente, grammaticale et logique, a perdu ses références au monde ordinaire. Cette expérience radicale du retrait abonde en faveur de la thèse externaliste de l’Esprit ou de la prééminence des impacts de l’extérieur sur la constitution symbolique, logique et physiologique de l’intérieur. Si intérieur et extérieur sont articulés logiquement, le langage d’un tel locuteur fantôme ne devient pas un langage privé, compris de lui seul, mais achoppe bel et bien sur la référence à la réalité et à l’ordinaire de la compréhension de soi et des autres. La perte du contact est ici typique des cas cliniques de schizophrénie ou des épisodes délirants de sujets qui traversent l’acmé d’une crise de la personnalité.

Cela montre la vulnérabilité fondamentale du langage des êtres vivants qui sont placés sous l’influence de faits naturels extérieurs qui s’imposent à eux et les traversent à la façon de vagues ou de tourbillons d’effets de signes, d’échos et de représentations … Ainsi la forme de la vie, la texture de l’articulation sensible des sons, des images, des mots, toute la capacité expressive et symbolique dépendent de l’expérience du contact ou de l’absence de contact avec un extérieur riche, stimulant, et non clos sur lui-même .. De cette façon par le style d’intégration d’une règle d’expression particulière dans un univers ou un monde social symbolique particulier, un individu peut être entièrement reconstruit ou modifié depuis un intérieur fasciné, trans-formé et pénétré par des signes et du symbole générés hors de ses propres habitudes d’expressions naturelles … Certaines expériences de conditionnement montre combien le ressort intime d’un être vivant peut être entièrement brisé et recalibré en fonction d’un milieu social spécifique. Et la technique de l’enfermement et du secret comme autopunition, arme de guerre et aveu – le silence et le bruit maximal mais fermé, ou saturé d’une prison pour l’Esprit – la technique de l’isolement jouent à plein pour favoriser le dressage des réactions expressives et corporelles.

Casser les barreaux de cette prison d’une âme dressée à surréagir et accomplir consciencieusement sans défauts, sans restes et sans pertes, un programme de communication politique et intime, c’est libérer la personnalité humaine en s’appuyant sur les ressources fantastiques du langage, tout contre ce système de remise en ordres du vivant. Car il est toujours possible de forger de nouvelles expressions, dans les forges de ce monde industrieux et maniaque, de redevenir des « voleurs de feu » comme nous le rappelait le jeune Arthur Rimbaud (1854-1891) et de parvenir à dissoudre le métal symbolique de la langue des plus puissants dans des flammes profondes, joyeuses et dansantes. L’art poétique comme Art des signes, ingénierie et technologie du langage a cette capacité d’inventer du nouveau à l’intérieur même du monde ancien.

Et faire tomber les idoles des formes de communication-contrôle, peut s’accomplir dans ce mouvement d’exil social, de compagnonnage spirituel et de voyage hors du monde des fétiches ; figuration majeure du vide, de l’inertie linguistique mentale et administrative, de l’entropie comme phénomène politique majeur, de toute cette vitesse d’entropie et à l’opposé, de la rationalisation pure d’un système-automate pour des fonctions et des formes du langage calibrées qui fabrique le bruit assourdissant d’un monde triste et ancien, fatigué, replié sur lui-même.

Fragments d’un monde détruit – 110

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