La logique du rabaissement

Quelle est cette façon d’être spéciale que l’on redécouvre avec effroi dans les périodes de consommation frénétique d’objets marchands ; cette sorte de fermeture sur un ego calculateur, tendu vers un objet unique et qui cherche à toujours répondre à des stimuli par les actes d’achats multiples, dans un milieu fabriqué, commercial, construit ? Ici, les travaux en Psychologie Sociale conduits sur le rabaissement des pseudos-sujets consommateurs peuvent prendre toutes leurs places parce qu’il est significatif de constater cette réification forte des individus à l’intérieur d’un filet d’objets, de lumières, d’odeurs et de couleurs, qui les alignent vers une seule demande provoquée pour l’achat compulsif, débile, déconnecté de leurs réels besoins, si ces besoins ont été reconnus dans leurs vies. Ramassés au travers des rayons d’actions prévisibles, poussés vers la caisse enregistreuse, futile, automatisée, ce qui fait gagner du temps à toute l’entreprise de dépossession de soi, les consommateurs-acteurs rencontrent la logique du rabaissement ; celle qui s’appuie sur des représentations étriquées, des instincts basiques et des choix d’abords prévus et égoïstes. Rien qui n’élève ou améliore l’estime de soi.

Cette construction de la figure du spectre-consommateur issue de l’archaïsme des années 1990/2000, appelle à prendre garde à toutes ces vieilles techniques de sécurisation et d’enfermement des actes pris dans les objets visés par l’intention d’achat. Il est presque impossible de s’extraire de cette foultitude de choses, d’interactions, de procédés tactiques, d’artefacts qui conduisent les mini-foules à faire du « lèches-vitrines » et du repérage intensif pour un futur anticipé, toujours présent et inquiet. Ici, nous avons presque affaire à un mouvement de meute tant la violence sourde des milieux de commerce ajoute à l’urgence et le danger d’être doublé dans sa propre consommation. Chacun.e est tendu.e vers son objectif d’achat, quitte à écraser l’autre ou à le doubler sans remords, ni gènes. Les lumières flash aveuglantes, les musiques d’ambiances robotisées, la disponibilité totale des multiples objets à acheter, les circuits d’orientation vers l’acte final répondent à une technique d’emprise psychologique et commerciale …

Rien n’importe plus que la satisfaction d’une figure mythique du consomme-acteur pris et enfermée dans un circuit de décisions qui ne lui appartient déjà plus en propre. D’où ce paradoxe d’être exclu même du sens ordinaire et raisonnable d’une économie des signes et des « sémioses » produites à profusion par les centres commerciaux, les boutiques froides et toutes ces fabriques de coma longue durée, dont l’effet est de déposséder l’individu de sa part de liberté d’action, d’initiatives et de choix.. La production de chaînes de montage symbolique et imaginaire par l’hyper-capitalisme des traces et des preuves, répond ici à une logique d’exploitation de l’instinct de protection de soi-même … Ainsi le capitalisme égo-cognitif travaille à la sécurisation maximale de la perception de soi, fournissant confort et chair à l’image de soi désirable et enviable. La perte de contact et d’adhérence de l’individu-spectre et roi envers la réalité de ses réels besoins a pour pendant l’effet presque stroboscopique ou hypnotique du circuit d’objets et de réponses mis en vente. Il n’est plus lui-même car lui-même a été travaillé par des armadas de cadres-commerciaux, publicitaires, infos-experts, managers, dirigeant.es de de sociétés privées, afin de produire une image de soi acceptable et visant la satisfaction et la consommation de l’objet marketing.

Les techniques de neuro-marketing, la promotion de la cupidité comme valeur centrale et le respect strict, fanatisant de la norme générale du profit aboutissent à dégrader les milieux de vie humains, car stimuler à n’en plus finir les instincts sexuels et de protection de soi finit par créer un monde factice et puissant hors du monde réel. Ce monde là est entièrement privatisé i.e. Il est le monde psychique, privé, séparé de la vie, construit par une emprise psychique collective. Dans ce monde là de l’agression permanente, du discours « tautiste » et violent, des marchandises mises à prix, offertes à l’acte d’achat compulsif, plus rien n’existe que ma propre satisfaction … Ici le trop plein de signaux par les cinq sens travaillés par les industries du rien-sujet et de l’absence de devenir, forme un monde immédiat, instantané, presque occulte, qui n’a rien avoir avec la vie ordinaire ou la volonté de vivre normalement. Rabaisser l’autre à son acte d’achat, faire cyniquement œuvre de forclusion ; c’est à dire renvoyer l’ego dans une dimension d’enfermement psychique, former de nouvelles générations de zombies-consommateurs par leurs réflexes tendus vers un acte venu de nulle-part, sans besoins, sans témoins, ni paroles, ; tout cela, tout ce vieux programme des années 1980, c’est le monde d’avant la crise climatique et énergétique, avant que le monde psychique et la réalité sociale et naturelle se percutent dans une forme de vie biologique, naturelle et conventionnelle, sociale et économique.

Contre la logique du rabaissement de soi, le rabaissement de l’individualité à ses caractéristiques instinctuelles et la dominance d’une seule idiosyncrasie personnelle, sur toutes les réflexions sociales d’images, d’objets, d’odeurs, de sons aux événements du monde quotidien, prendre l’exception pour règle, renverser la table des parties présentes dans un jeu de coopération d’actions, va demander un certain courage, un travail de transformation sociale, continue, qui tienne compte de la réalité sociale et économique des besoins réels des individualités et des groupes humains.

Déconnecter la sphère d’une économie irrationnelle centrée sur la figure du consommateur-acteur privilégié ou du client roi, afin de revenir à une vision raisonnable du système social, à ce qu’il peut supporter, dans cette crise climatique, énergétique, politique du XXI°siècle, va demander la formation de groupes démocratiques qui font de la « chose publique «  [res-publica], leurs intérêts majeurs et premiers. Sortir de cet accaparement de la sphère hyper-capitaliste sur nos usages ordinaires des biens, des besoins, des usages et des services, construits ou disponibles, va ainsi demander à sortir enfin d’une logique de rabaissement du soi et de son impuissance d’agir pour promouvoir toutes les possibilités d’interactions collectives et de transformation de l’individu par la société.

Fragments d’un monde détruit – 96

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