Puissance du commun

L’exploitation-domination des formes symboliques et physiques d’engagement des individus dans les situations de travail mobilisées par l’hyper-capitalisme se traduit notamment par l’optimisation de leurs temps biologique et sociaux, investit et sérialisés pour l’économie du capital. Il est ainsi fréquent d’être impliqué.e corps et âmes à l’intérieur d’un circuit de mouvements prévus et de réactions adaptées à des stimulations propres à un milieu spécial qui sur-adapte des réponses à des objectifs et tendances particuliers. Le façonnement des corps et des expressions typées par les milieux de travail répond à une logique d’atomisation de la participation individuelle dans une totalité dont les réponses sont prévisibles, univoques et contrôlables. L’individu-atome facteur x, y de l’organisation du travail capitalistique exécute des tâches prévues dans des plans d’actions, surveille ses performances et celles de ses autres-compétiteurs en permanence. Tant que le milieu social-économique répond positivement aux contacts répétés des corps et des symboles, l’organisme s’adapte même s’il ne perçoit pas lui-même comme un soi, le sens de ses actions et ceci sans raisons particulières, ni expressions de soi complexes, ni motivations internes.

Cette pulvérisation du commun, ce dressage des réactivités des corps vers plus d’automatismes encore et cette exclusion de ce qui nous appartient en propre comme socle de réactions humaines et d’émotions primitives forment l’ambition d’un hyper-capitalisme de l’Ego, comme prototype d’une forme nouvelle de pouvoir – nommée « psycho-pouvoir » – tant par l’exploitation des capacités cognitives et affectives de chacun, chacune, qu’au moyen des stimuli sexuels conditionnés vers plus d’auto-érotisme et orientés vers le chacun pour soi et la compétition des forces, des attirances et des vulnérabilités. La surveillance de ses autres potentiellement exploitables ou menaçant, et la domination au travers du moi social et textuel – unité encadrante du contrôle – dans la langue même qui sert à se représenter son action dans sa propre vie, sont des tactiques de contrôle utiles au maintien stratégique du pouvoir autoritaire, dramatique, politique, économique et/ou financier. Revendiquer la différence subjective, la puissance révolutionnaire par le croisement des subjectivités, a pour pendant, une détermination des valeurs intrinsèques que subsument certaines relations, interactions ou situations de jeux de coopération, en tant qu’elles vont permettre de sortir la valeur d’une sur-détermination externe, transcendante, pour gagner une puissance d’action et d’expression immanente aux choses, aux êtres vivants et aux formes symboliques.

Repérer les spectres physico-symboliques de la puissance d’agir en situations de jeux va consister à se débarrasser du moi débile et réducteur pour regagner une dialectique de transformation se jouant entre le « je », indice de la créativité et de la puissance du nouveau, et le « tu », indice de l’altérité radicale, du désir et de l’étrangeté. La figuration de la puissance va se faire par la musique des corps qui s’entrechoquent, par la lecture agonistique et aphoristique, par les conversations ininterrompues de gestes, au moyen du rêve partagé d’une réalité autre, de la multiplication des « je » tendus ensemble vers un « nous » de désirs, de langages et de raisons. Se trans-former soi est donc rendu possible par le croisement et l’interaction des forces subjectives qui persévèrent, s’ajoutent à un projet politique vivant, car redevenir sujet de l’action c’est être enfin en capacité d’agir pour soi.

Plutôt que la lumière fixe qui attire, fascine et aveugle, dans un espace-temps marqué par la transcendance et l’œil unique du cyclope, le clignotement, la vue latérale, la plongée dramatique dans une subjectivité autre, l’embrasement des différences, dont les formes d’interaction emmènent la puissance d’agir en commun, dans un futur proche en ouvrant le passé sur le présent de l’action. Cet agir en commun ne peut se réaliser qu’avec des capacités de reconnaissance de ses autres dans un arrière-plan de réactions primitives (peur, joie, colère, pitié), qui forme potentiellement une sympathie qui est, entre nous, commune et universelle. Nous nous retrouvons comme proche ou lointain, nous appartenons à une multitude de genres, d’espèces, de temps et d’espaces, dans une anthropologie de l’expression comme une espèce humaine ouverte, qui travaille à ses révolutions politiques, esthétiques, économiques et sociales. Et ce qui, à chaque fois, attaquent, agressent ses formes incarnées dans des langues, des capacités de jeux, des interactions bio-politiques et détruit le commun du vivant, sont les forces capitalo-centrées, autocratiques, réactionnaires issues d’une psychologie politique à l’idéologie mortifère ; consomme, tue, baise, soi authentique et détruit l’autre en toi …

Ce qui nous manque cruellement, est-ce l’institution du commun révolutionnaire ou les traversées mutuelles et organisées dans l’Empire – symbole et matrice des sociétés de contrôle – comme force de déstabilisation des États-nations, des corporations mutiques, des mouvements de masses réactifs, des formes d’assujettissement des vieilles institutions ? L’organisation d’un ensemble de réponses multiples, la conscience de la puissance d’agir en commun, l’interactivité sociale horizontale, transversale, qui va creuser un chemin dur, généreux, solitaire hors des fonction calibrées pour la sphère capitaliste et égoïste ; ces formes de la puissance luttent contre les pouvoirs dominants, qui hiérarchisent, sclérosent, empêchent, rendent muettes les voix des pseudos-sujets, éteignent les étincelles, rabotent les angles des rencontres, se privent des frictions émulatrices et créatrices, emmurent les horizons des vivants, séparent la puissance d’agir d’une réelle politique des vivants et de ses volontés subjectives et communes.

Fragments d’un monde détruit – 97

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