La possibilité qu’existe une manière spéciale, subtile ou parfois sublime de réparer l’action entreprise quand celle-ci s’est soldée par un échec ou un ratage demeure en filigrane des politiques qui doivent prendre la mesure de l’action publique, commune, engagée et partagée. L’un des apports majeurs de la philosophie de John L. Austin (1911-1960) par son intérêt constant pour toutes les différentes manières d’échouer à accomplir un acte surtout quand il s’agit d’un ou de plusieurs actes de discours est son analyse de l’excuse ; son « Plaidoyer pour les excuses » publié dans les « Philosophical Papers » en 1961 est un texte formidable de précision, de justesse et d’humour. Contre le mode de justification ultime qui trop souvent tire l’action vers son inachèvement supposé, avec un requisit de raisons inapproprié et empêche de s’intéresser à ce qui compte vraiment, l’excuse fait partie d’une micro-analyse situationnelle des actes de discours qui relève d’une véritable théorie de l’action.
Les exemples de John L. Austin dans ce texte et dans les conférences prononcées à Harvard en 1955, et publiées sous le titre français « Quand dire c’est faire » en 1970, sont si drôles, intéressants et fameux ; marcher sur un escargot ou marcher sur un bébé (comment peut-on vouloir s’excuser auprès des parents ? Il faut, dit J.L. Austin, faire attention ou l’on met ses grosses pattes ! ) Deux ânes paissent dans un champ, le mien et celui de mon voisin ; le mien subitement m’énerve, je me lève, prend mon fusil et le tue. En approchant, je constate avec horreur que c’est l’âne de mon voisin que je viens d’abattre … (Comment faut-il s’excuser dans ces circonstances si terribles ? Quel est le pouvoir de l’excuse, ici ? N’est-ce pas déjà rentrer dans une logique du pardon avec un pardonneur qui accorde son pardon au pardonné …) Ici, l’analyse très fine des nuances de comportements va souligner la vulnérabilité de l’acte car il est toujours possible de mal comprendre, de ne pas faire ce qu’il faudrait faire sous certaines conditions, dans certains contextes, avec certaines personnes, dans certaines intentions … Après que des coups aient été effectués dans des jeux de langage, comment réparer l’action a posteriori, quand la vulnérabilité des corps, des expressions et des discours rend plus difficile la réparation ?
C’est dans toute cette dimension morale de la réparation de l’action au moyen de l’excuse que nous pouvons isoler les mots, les gestes, les intentions qui ont pour effet de panser les heurts, ménager les troubles, dans la situation de jeux et soigner les blessures de l’action pour permettre à celle-ci de regagner une dimension commune d’interactions sociales et symboliques. La socialisation, le lien social et l’exercice d’une capacité à dire et à faire avec des symboles issus d’une langue universelle, ont cette force de transformation de la vie même de celui ou de celle touchés par une action qui a échouée, ou qui s’est mal passée, ou mal finie … L’ambition du philosophe d’Oxford est bien plus grande que pourrait laisser croire ce champ apparemment très modeste de l’analyse de l’excuse. C’est en effet tout un panel de techniques particulières issues de la philosophie du langage ordinaire qui est utilisé ici ; l’accord sur « ce que nous dirions quand », la multiplication d’exemples significatifs, être attentif à la situation de discours, faire le lien entre l’acte de discours total et la situation de discours intégrale …
Réparer une action passée avec des mots, des gestes ou des attitudes, c’est faire de ces mots-gestes des instruments d’une performance qui réussie à nouveau là où l’échec était patent, claire, apparemment sans appel, ni retour en arrière … Regarder au bon endroit, faire des choses avec des mots, présenter la bonne attitude, s’assurer toujours d’avoir été compris, comprendre enfin que les mots sont des actes (et non pas des fenêtres ou des murs !?!?) Nos voix, ici et maintenant dans l’action de dire ou d’écrire en vue de réparer un cours d’actions passées ou à venir, se relient entre elles pour gagner une dimension existentielle commune faite de la pertinence des mots en relation aux actes qu’ils produisent en situations. S’intéresser au langage ordinaire, au langage des « jours ouvrables » et ramener les mots d’une nov’langue technicienne éloignée de nos usages historiques, vers leurs emplois ordinaires est l’une des voies possibles d’une réussite de nos inter-communications sociales et symboliques.
Mais bien comprendre cette possible réparation ne peut pas se faire à l’extérieur d’une dimension historique de l’acte dont nous voulons nous excuser ou nous faire pardonner. Les exemples ne manquent pas de mots et d’expressions qui ont, dans l’Histoire de nos démocraties, instaurés en politique un état de faits nouveaux par l’effet du perlocutoire (par exemple, PAR le fait de m’avertir (préfixe : per), il m’a rendu plus prudent, et plus conscient des risques) et la force conventionnelle des illocutoires (par exemple EN disant cela, je prononce un verdict, j’informe ou bien je rend une décision (préfixe : il). L’immense portée historique et universelle de la déclaration des droits de l’homme du 10 décembre 1948 est un exemple probant et manifeste de la performance réussie d’un discours humain. En empruntant métaphoriquement, l’image de cet art japonnais, le « Kintsugi » ancien et très subtil, d’objets cassés, brisés en plusieurs morceaux et que l’artiste recolle en anoblissant les fissures et les brèches avec un fil d’or, réparer l’action va consister à remettre un cours d’activités sociales, psychiques ou politiques suspendus ou brisés dans des directions communes et avec des appuis conventionnels et des capacités expressives redevenues solides. S’excuser, pardonner, se relier ensemble, parties et tiers, dans une action de nouveau comprise peut se faire dès lors que la parole est structurée comme un acte dans la conscience bien claire de la vulnérabilité toujours possible de l’action de dire ou d’écrire.
Fragments d’un monde détruit – 95
