L’un des effets les plus marquants d’une emprise psychique collective par des dispositifs de psycho-pouvoir est de faire se replier la tentative d’être un sujet de l’action capable de promesses et de réflexions propres. En ce sens, dans les régimes de discours autoritaire qui ont pour principe de base, le contrôle de l’expression et du sens de l’expérience individuelle, l’articulation entre l’intention et l’action devient problématique ; il n’est pas possible d’agir différemment d’un « autrui généralisé » dominant. L’axe autoritaire autour duquel tournent les réponses à toutes choses ou événements de la vie a ce pouvoir de mobilisation extrême des groupes et des Institutions au cœur d’une conformité de conduites massive.
Si l’effacement du sujet lié aux phénomènes d’emprise est majeur, c’est aussi pour cette raison importante ; la dissociation progressive entre ce que je vis du monde et ce que je me représente du même monde. Alors, après la justification ultime de ses réponses pour qu’elles s’alignent et soient conformes aux réponses du groupe des plus nombreux, tout ce qui existe n’est plus ce qui existe pour soi. L’écart ainsi travaillé par le psycho-pouvoir permet d’insérer la peur et l’angoisse d’être seul entre le pseudo-sujet et le monde extérieur tout autour. Tous les complexes d’objets visés par la conscience ainsi dissociée feront partie intégrante des réponses de masse comme étant des effets d’une emprise psychique collective. D’où l’importance du courage et de la défiance possible en régime de discours autoritaire car sortir de l’emprise est difficile, demande un effort parfois surhumain. Les rêves individuels se colorent des interdits et des sanctions produits par la forme de vie des régimes autoritaires.
Ce lointain refuge de la vie onirique traversé par l’emprise n’est plus qu’un vaste champ de contrôle des couples stimuli/réponses, des comportements associés, des attitudes et des intentions émergentes dans l’action. Et la conduite humaine ne devient que le pâle reflet d’une conduite confirmée par le pouvoir. Les dispositifs techno-médiatiques, les Institutions particulières, (écoles, groupes religieux et politiques, sectes et sociétés de savoirs privés qui font de l’emprise leurs commerces) et leurs langues spéciales ont la capacité de nuire jusqu’au fond des rêves en tuant la responsabilité existentielle et en privant l’individu de ses actes propres. Mais l’effacement du sujet humain peut aussi avoir lieu lorsqu’une vision matérialiste et réductionniste de ses actions a pour effet d’exclure la subjectivité humaine de l’acte en isolant celle-ci dans un domaine de croyances irrationnelles. Le cerveau est-il un organe de décisions qui enclenche l’action ? Le système nerveux central est-il une copie formelle de la conduite sociale comme projetée à l’extérieur des corps, par un processus de communication importé dans les réponses conscientes des individus ? La conception neuro-essentialiste garde ainsi une trace de métaphysique qu’il est impossible d’exclure d’une investigation sur la responsabilité de l’action et son imputation au sujet.
Se priver du sujet de l’action individuelle, faire de celui-ci une sorte d’ajout de superstition par rapport au pouvoir d’un Dieu unique ou d’une Matière unique revient à toucher cette possible agentivité de l’acte, la capacité que nous pouvons perdre ici de rapporter une action à un sujet propre, libre, autonome, décidant et agissant. Les langages-systèmes et l’esthétique du psycho-pouvoir sont souvent des machines de guerre qui, en traversant le flux de symboles, de stimulation pulsionnelle, d’intentions, d’attitudes organisées par les Institutions, maintiennent, une sorte de représentation-star du monde naturel. Cette forme de représentation unique qui inclue violemment toutes les autres représentations. Sortir de l’emprise, briser les techniques du psycho-pouvoir, va consister à refuser l’anéantissement du sujet humain, à l’intérieur d’une Médiacratie ou dans un régime de discours autoritaire, au bénéfice d’une forme spectrale et vide qui ne peut plus ni décider, ni interagir, ni promettre.
La subjectivité est ici encore une notion cadre ou cardinale, une charnière (cardos) qui fait pivoter le point du sujet vers la dimension de l’existence et la condition de l’existence humaine. Ni Dieu anthropomorphe, ni essence ou Matière originelle, ni forme de représentation unique, ni l’univocité terrible d’une seule voix, portée par des corps fragilisés, ni transparence absolue qui perce l’intériorité de chacun, chacune … Ici le travail de négativité du monde de l’emprise doit rester continuellement attentif, à demeurer au plus prés des sujets humains et au plus près de la vie ordinaire des concepts, de la vie des intentions prises dans des conventions et des interactions collectives. Ce travail difficile de re-subjectivation – rendre au sujet ce qui lui appartient – ; il peut être mener comme une forme de résistance, de poing levé, de manifestation de colères ou de désobéissance, parce qu’il s’oppose toujours au suivi zélé des normes strictes et intouchables d’un monde social superficiel et dirige les attentions, les réactions, les mouvements de masse vers leurs possibles transformations existentielles.
Fragments d’un monde détruit – 92
