En Anthropologie Sociale et Philosophie de l’Action, les différentes manières d’arriver à une possible conversion d’un système social dans un autre système social relève d’une analyse des contacts sensibles des humain.es et des vivant.es à leurs milieux de vie. Analyser des situations de discours, des motivations internes pour agir, des intentions limitées ou finies dans une convention humaine et des manipulations d’objets reviens à descendre dans la vie ordinaire pour adopter une perspective juste, adéquate, au plus prés des contextes d’actions, formée des arrières plans du premier monde vers le second monde. Ce qui est intéressant ici est est le passage d’un monde à l’autre, non l’état d’un système spatio-temporel A versus l’état comparé d’un système B. Ce sont les caractéristiques du passage d’une dimension à l’autre qui vont intéresser une logique de l’action collective en tant qu’elles vont permettre une analyse des dépendances d’une forme à ses milieux de vie. L’expérience du contact comme expérience fondatrice de toutes communications compréhensibles est ici majeure ; elle permet un devenir historique en commun, une ouverture vers le changement.
Ici, une méthode pragmatiste est à l’œuvre. L’étude des effets de nos croyances sur les conduites comme la considération des conséquences de nos interactions dans nos vies ont cette capacité à donner du sens à ce que nous faisons, rendre sensés des actes qui sont ré-accueillis dans une forme d’interactions et de communication. L’interaction humaine comme unité opérative de changement est ainsi le déclencheur (« the trigger ») d’une transformation de l’agir collectif en formant une unité de base de la socialisation. Humain.es, vivant.es, agissent et réagissent et informent des couples de stimulus/réponses et par cette multiplicité d’interactions comme variables de configuration, transforment un milieu de vie en même temps que ce milieu les transforment. Parler de basculement brutal dans la modification de formes de vie est une erreur ; nous sommes ici face à des mouvements de fonds, quasi-archéologiques, des rapports à des arrières-plans qui se modifient doucement au fil des multiples contacts changés sous l’action d’une transformation lente, profonde, par de nouvelles implications à nos actions.
L’implication pragmatique est celle (p – q) qui tend à modifier notre rapport aux choses physiques, aux enjeux éthiques ou politiques de nos décisions et qui revient à s’attacher à nos motivations internes mobilisées dans l’action. Ainsi si j’ai l’intention d’agir différemment, par exemple en prenant soin de mon milieu naturel et social, ou de tous ces autres qui vivent avec moi, l’effet de mes nouvelles actions est de faire émerger progressivement de nouvelles réponses qui elles-mêmes vont former un nouveau milieu à l’influence duquel pourront se mesurer les Institutions, les acteurs sociaux et la société humaine dans ses ensembles. C’est l’art ici de faire survenir un Esprit commun nouveau capable de de générer une praxis collective qui entraîne la création de nouveaux motifs d’action et de décision, de nouvelles intentionnalités collectives, de nouvelles forces (émotions, inclinations, attitudes, jugements évaluatifs) dans la Nature. Nous sommes ainsi d’autant plus réceptifs et acteurs d’un changement profond de formes de vie, si nous devenons autre en prenant le ou les rôles d’autrui en nous même, si nous déclenchons en nous même, une réponse universelle attendue par un « autrui généralisé » [G.H.Mead].
Les résistances qui ont lieu précisément à ce mouvement ou cette transformation des intériorités des objets, des actions, des êtres vivants proviennent du fait ou de la présence semble t-il intouchable d’univers sociaux-symboliques qui ont l’air différents et incommensurables et qui semblent ne pas permettre l’inter-compréhension de formes, de normes ou de jugements. Pourtant trans-valuer, une forme dans une autre semble rouvrir des possibilités de changement et de libération d’habitudes figées, de croyances arrêtées dans des formes d’interactivités devenues rigides à force d’être collées aux mouvements habituels des vivant.es. Trans-valuer signifie ici permettre à des relations ou des systèmes de valeurs autres impliqués dans nos décisions à se faire dans des arrières-plans nouveaux qui vont faire émerger des accords de jugements nouveaux. Ce n’est pas la nouveauté qui est exceptionnelle ici, mais la capacité de changement ou le passage de dimensions d’un monde à l’autre qui est remarquable.
Travailler sur cette question du passage, de la modification d’une totalité sociale dans une autre peut faire partie d’une psychologie politique de la libération qui prend en compte les systèmes de valeurs, les normativités spéciales à l’œuvre dans nos vies (obligations, principes ou règles) et les formes sociales organisées (au moyen d’une esthétique fonctionnelle des objets, des actions, des représentations insérée dans une politique du vivant et une économie sémiotique) pour les analyser à l’intérieur de nouvelles perspectives. En effet, c’est peut-être en nous imprégnant de façon organique, puissante et sensible, d’une forme de communication – le contrôle social par un système d’ordres et d’obéissances – avec nos corps que nous permettons l’émergence future d’une nouvelle forme de vie. Le passage n’est pas un basculement brusque, rapide, superficiel, mais une transformation sociale en profondeur qui va atteindre toutes les couches d’une société de vivant.es ; les langages vivants, les interactions ordinaires, les processus d’inter-communication, les médiums différents ou les moyens d’expression et les techniques de mise en ordres de la vie au travers de la psychologie du développement et de l’apprentissage, une psycho-politique de l’ordinaire et des techniques de communication et d’information.
Fragments d’un monde détruit – 91
