Inter-agir pour transformer

L’intérêt et l’importance d’une contre-approche en analyse des situations de vie, de travail, d’inter-communications sociales, politiques ou économiques qui maintienne une attention précise et subtile aux contextes d’emploi des mots et des gestes, à la différence de sens et d’usages, et aux tissages complexes des relations humaines dans l’arrière-plan d’une « forme de vie » tient, en premier lieu, en une seule expression ; la considération pour la vie d’un.e autre que soi. Dans cette logique qui nous fait descendre vers l’ordinaire de nos vies, ce qui est creusée d’abord est la couche de sédiments déposée par l’histoire d’une langue et la multitude de situations de discours avec lesquelles il est possible de se rappeler un style d’emploi des mots, une manière de faire sens avec des gestes du corps sensible, ou à l’inverse une manière d’occulter le sens d’un geste ou d’une parole, de l’étouffer douloureusement. Les mots sont ici des « occasions de consciences », des micro-formes vivantes et symboliques qui emportent locuteurs et locutrices à l’intérieur d’une forme de langage et de vie, sensible et humaine. Plus qu’un signe-symbole, le mot s’accomplit avec des gestes, fait sens sans faire signe sur une surface déposée là de tout temps et à tout endroits et qui cacherais une lointaine profondeur. Tout est perçu là avec nous, sans restes, sans intermédiaires, sans écrans-obstacles. Tout est vivant et devient nouveau en se trans-formant.

Ce qui est là devant nous est sans doute ce qu’il y a de plus difficile à voir, et apprendre à voir, à sentir et à dire demeure un travail de transformation de soi et de son propre espace d’incarnation du corps ; littéralement ce qui est le plus proche est le plus lointain. Ce qui est vivant et parlant autour de soi, ce ne sont pas seulement les vivants de chairs et d’os, c’est tout un espace-temps de choses physiques traversé d’intentions et d’intensités formelles qui donnent vie aux positions, aux vibrations et aux mouvements orientés de ces choses physiques. De sorte qu’une détérioration très contemporaine des liens sociaux s’accompagne de ce sentiment de vide et de vacuité inouïe, dans la perception des objets de son champ d’interactivités et de tous ses « entours matériels » et flux sonores, oniriques et symboliques. Dans des lieux fréquentés par personne, les objets ont perdus leurs fonctions ; ils ne répondent plus à aucun usage déterminant et leurs improbables utilisateurs sont cantonnés dans des rêves emprisonnés par la pierre ou bien dispersés en poussières. Ces espaces-temps qui lentement ne deviennent plus rien et prennent la couleur blanchâtre d’un sépulcre, sont les milieux familiers des conduites humaines dites de fragilités psychiques ou de pressions mortes dans les caractères de personnalité.

Dans ces formulations possibles, empruntées, d’un retour à la vie ordinaire, il est par exemple pertinent de noter ici que nous héritons de formes symboliques et de textures de vie spéciales partagées par une communauté humaine et anthropologique, (familiale, religieuse, professionnelle, politique ; nous ne décidons pas de nous accorder dans nos jugements par un « consensus d’opinions » comme le dira avec force Stanley Cavell) pour laquelle l’interaction entre les membres des ces groupes humains aux cultures différentes et dispersées, et simultanément reliées par l’Esprit, est une unité opérative et active de changement de ces formes. L’interaction sociale, notamment symbolique ou gestuelle, accomplie ce miracle de la transformation de nos vies si elle même fait l’objet d’une attention sensible par une psychologie politique de l’ordinaire qui prenne soin des âmes et sait panser les corps. Textures, tissus, formes, linéaments, instruisent par des champs lexicaux différents plusieurs aspects de ce mouvement d’ajustement réciproque entre l’Esprit et le corps qui caractérise les interactions langagières et physiques. Dans la perspective d’une philosophie du son, l’audio-script ou le milieu psychique sonore dans lequel se déploient les corps et les objets permet la circulation du sens dans les empreintes du son rattachées ou imprimées par chaque geste déployé dans l’espace-temps sonore. Et l’intimité de la musique d’un être ou d’une chose par l’expérience du contact est si cruciale à la découverte de sa différence existentielle et sensée dans l’interaction vivante, qu’elle ressemble au secret même de l’existence.

Ainsi plusieurs disciplines peuvent être mobilisées par les actions de transformation de soi ; la philosophie, l’histoire, l’anthropologie sociale, mais la littérature et la musique, en gardant intact par le cristal du symbole, de formidables scènes, séquences, rythmes, intérieurs des choses physiques manipulables, et des voix presque archétypales, à l’intérieur d’ « une grande forme en mouvement » (comme le disait J.P. Sartre de la lecture et de la littérature) élaborent des sortes de spectres physico-symboliques i.e. des mouvements attentionnels ciblés dans la perception du mot ou de la note qui gardent un certain « pattern » ou un modèle d’insertion des corps et des âmes dans l’expérience vécue. De cette façon l’histoire d’un être vivant peut être rappelée dans le secret de la lecture ou de l’écoute musicale parce qu’existe une condition d’êtres vivants et communicants sensibles, humaine, animale remise aux contacts de leurs milieux de vie. Cette condition universelle ou forme de l’existence avec la mémoire, qui permet de vivre au delà de l’instant présent dans une pure jouissance esthétique pour atteindre une dimension éthique ou un plus haut niveau de distance et de généralité faisait partie de la réflexion de Kierkegaard à propos des stades sur le chemin de la vie (esthétique, éthique et religieux). Une édification de soi est possible pour le philosophe danois ; elle répond à un chemin difficile creusé dans sa propre vie qui va croiser différentes sphères d’existence et différentes manières d’exprimer l’existence.

La vie encore, celle qui tente de percer des couches de violences langagières, physiques, affectives, que nous tentons de chercher au cœur des drames, des catastrophes, des guerres au travers de la haine des autres et de soi, la vie qui est toujours ou peut-être la seule juge, évaluatrice, la seule figuration biologique et sociale des relations réelles entre les vivants. N’est-ce pas cette vie ordinaire dont nous avons cruellement besoin au milieu de catastrophes et de situations inconnues ; cette vie qui remet les événements dans une perspective supérieure à la fois sociale et biologique, capable de garder en elle les intérêts des vivant.es, leurs manières multiples de juger, désirer, voir, écrire, bouger, parler, échouer si justement. Faut-il sortir d’une nov’langue spéciale, adaptée aux managements de la perception, à l’ingénierie des risques, des coûts et des avantages et d’une culture de la performance venue de l’économie pour regagner enfin seul.e et épuis.ée, les rives du langage ordinaire. Les vagues de ce paradis que nous avons en nous même nié, déformé, tordue, occulté, en réponse à une société de communicant.es adeptes de multiples finalités, injonctions psychodramatiques et programmes d’actions extérieures jamais proches de nos besoins véritables ou sérieux, jamais proches de nos capacités et ressources utiles pour rendre à l’interaction milieu vital et société de vivants, une forme déterminante de la vie du futur.

Fragments d’un monde détruit – 90

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