Machines à lire

L’avancée remarquable des IA génératrices de contenus multimodaux, multi-supports et multimédias, a pour effet de replacer au centre de nos préoccupations, la question de l’hybridation de nos formes de communication et de vie. C’est en effet parce que nous pouvons nous servir d’outils puissants de collecte et de prédiction de phrases, d’images et de sons, qui établissent des situations logiques pures dans nos représentations du monde que nous devons en même temps poser la question des limites ; limites spatiales, temporelles, charnelles et symboliques. La machine à lire des données travaille hors conditions historiques de production physique de l’énonciation en fouillant dans une masse de symboles inertes fournie par le travail de l’humain. Cette rencontre entre les requérants de prompts et la machine a pour tissage interne, problématiques et chocs, le contact d’un corps et d’un système artificiel complexe.

Cette rencontre qui échoue toujours implique l’existence future d’une forme de vie hybride, semi-électronique, là l’humain.e fait une place à tous les systèmes numériques complexes dans ses interactions quotidiennes, de sorte que le comportement lambda, standard, de l’individu est celui de la commande presque autoritaire vers une machine-automate à feed-back de contrôles et de prévisions. La dimension du contrôle de nos actes de discours devient prépondérante parce que nous incorporons dans nos conduites quotidiennes les réactions mécaniques de tous les automates travaillant avec nous. Et cette brutalité du mécanisme peut aussi se refléter dans la novlangue managériale et technique lorsque les humain.es sont gouverné.es depuis l’extérieur d’un système de machines inter-communicantes et complexes. Fabriquer des IA affectives pour compenser la perte de l’humanité dans leurs réactions ne peut pas masquer la problématique philosophique du contrôle externe de l’expression via l’hybridation. Ces deux sujets connexes ont pour effet collatéral, l’absence de considération possible des ingénieurs pour l’humaine sensibilité par le geste informatique ou numérique, les contacts sensibles et symboliques avec et à l’intérieur de la langue manipulée par un système.

Machines à voir (vidéos-caméras qui surveillent, scan des morphologies et des attitudes expressives, réseaux ou filets de surveillance des corps), à calculer (des scores, des risques, des confiances ou des intérêts ..), machines à jouer (jeux vidéos, sports collectifs ou masques de Réalité Virtuelle (VR)), machines à sentir (dispositifs haptiques, exosquelettes, prothèses bio-mécaniques ..), machines à lire (traitement automatisé de corpus pour obtenir un résultat conforme à la demande, repérages statistiques de signes et prédictions d’occurrences ..), machines à gouverner (administrations, sociétés privées et systèmes complexes de décisions …), machines à tuer (armes létales autonomes, scouts de surveillance, drones de combat …) Les différentes applications du nom-machine sortent l’humain.e ordinaire d’un certain nombre de champs d’activités en imposant une coopération complexe qui passe par l’exercice de capacités symboliques, sociales, cognitives et interactives ajustées qui vont permettre de modéliser une forme d’interactivité hybride humain.e/machine. Le risque éthique toujours là est la fidélité fanatique aux règles, le zèle par rapport aux règles machines ou algorithmes, qui sont des stratégies de vérifications d’états (x, y, z) de l’évolution d’un système qui mettent en relations la froideur d’une vue panoramique machine et la chaleur d’un corps physique charnel ou sensible particulier.

Si le contrôle par le script symbolique vient de l’extérieur, nous devons sortir d’un préjugé causal qui nous fait croire que tous les coups sont prévus par la machine à l’instant T, dans la mesure où il n’y a pas d’arrières-plans physiques, naturels et sociaux, rien, aucune incarnation immédiate, ni possessions des corps par des âmes. La machine à lire n’a pas de peau, d’enveloppe charnelle et l’anticipation d’une renaissance de la condition humaine par l’hybridation neurale-synthétique, l’interconnexion informatique et corporelle, demeure comme une lueur hypothétique ou carrément idiote ; une vue transhumaniste étrange ou dangereuse, au fond d’une évolution de formes de vies que nous ne maîtrisons pas encore en 2023.

L’hybridation pose la question des limites anthropologiques au delà desquelles nous ne reconnaîtrions plus l’humain.e comme humain.e et le sens que nous projetons dans des interfaces machines/hommes est le sens que le système complexe d’automatisation veut bien nous laisser comme restes charnels ou miettes de désespoirs existentiels. Le problème est celui de la confiance en la décision d’une machine ou d’un réseau de machines interconnectées ; il est aussi celui de l’inversion du contrôle économique, biologique et politique par la possible rupture d’une relation sensible aux autre socialisé.es et vivant.es. Ce n’est pas tant la rupture d’un contrat social, que la fragilité soudainement très grande, d’une capacité à réfléchir une forme sociale et technique dans une autre forme véritablement étrangère à l’identité du système, à rencontrer encore un autre que son pseudo-soi managé par un système d’interactivités avec des réseaux d’ordinateurs connectés, des milliards de smartphones, de tablettes, de vidéos-drames, de musiques d’aéroports, de robots et de services …

Où se trouve ici le temps du repos, du soin, de l’attention à un visage ou à une langue ordinaire, dans cette machine de visitation folle du rapport intime à soi et à sa propre langue ? L’économique ici maintient une sphère de vie violente qui en mobilisant les interfaces machines partout sur le système Terre réduit peut-être l’humain.e au final à un.e esclave du prompt et de la commande. Quand tu poses ta main pour couvrir ta bouche pour faire silence et accueillir les gestes et la voix d’un.e autre que tu ne connais pas, dans le silence qui force l’interaction, il faut y voir peut être un geste d’hésitation prudente, un effroi, un étonnement, une promesse à tenir, une invitation à se dire soi-même, hors des économies de services, de requêtes fabriquées, de navigation d’interfaces en interfaces, de menus graphiques, de textiels numériques, de machines à produire et à consommer des signes à l’infini …

La vulnérabilité des gestes de plusieurs humain.es dans une conversation ; y avons nous encore accès, pouvons nous encore la comprendre, en parler, la partager ? Avons nous encore le loisir dans un capitalisme de contrôle et de surveillance globale qui maximise à l’optimum triple (Temps, Coûts, Efforts), nos décisions pour regarder et considérer leurs gestes presque inutiles, qui trahissent une personnalité à chaque fois unique, un être humain sensible, doté d’une voix qui n’est pas encore une véritable voix affirmée, passionnée, d’attitudes, d’émotions et de gestes fragiles dans leur humanité … Car les êtres humains vivants, femmes, enfants ou hommes, considérés en eux-mêmes sont tout de suite embarrassants, déroutants, imprévisibles et finalement vivants avec les autres vivants (animaux, arbres, rivières, nuages, océans …) porteurs et porteuses d’espérances, de foi et d’attitudes, et qui par leurs gestes, leurs mouvements, qui ancrent bien les corps dans une texture sensible, organique, de vie et de mort, retrouvent les conditions ultimes de l’existence humaine ; leurs limites sociales, symboliques et anthropologiques.


Fragments d’un monde détruit – 85

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