« Que la langue n’habille pas la pensée mais que la pensée pousse dedans la langue, voilà ce que le modeste créateur ne pourra jamais faire croire aux insolents tailleurs. »
Karl Kraus, « Art » in « La nuit venue », p.33, traduit de l’allemand par Roger Lewinter, Éditions Gérard Lebovici, 1986.
Regarde passer les sujets-monstres, aux entre-filets opaques,
Ceux là qui pêchent la morsure tout au fond, dans les champs sémantiques,
au milieu des âmes mortes, bleutées, visuelles, des vagues de songeuses,
avec leurs corps de signes froids, vitreux et bien sexués,
elles attirent les nuages d’insectes toujours pris à l’intérieur,
de la mire du verbe en arrêt, rutilant et nul,
avec toutes ses fonctions vivantes subitement arrêtées,
et leur création horrible est une machine à voir, à signifier et à gouverner,
une médiacratie complexe, pleine de boutiques, de fidèles, d’accessoires,
qui jouent des musiques d’obsessions, de contrôles et d’excitations,
Ah regarde encore ici ou là et vois le monde perdu, occulté,
par l’action subtile de leurs clés spéciales, d’images et de sons,
le vieux monde et la terre percutés par leur cirque de fanatiques,
ceux-là qui expliquent, rendent compte, dissèquent la peau des autres,
ceux-ci qui perdent le fil du temps qu’il fait, en informant de la position des nuages,
ils assimilent, détruisent, et leurs langues roulent à l’instinct-mécanique,
des modules bizarres qui absorbent le sens des choses, et excluent,
et toute cette vie comme un affreux spectacle est réduite en miettes,
il nous reste le faisceau d’un lent et furieux désespoir,
cette créature de symboles, rouge flamme et blanche, qui résiste,
Ah comme je paye le prix fort et subtile des renégats,
pris dans la tourmente de tes yeux, mon amour,
tes yeux superbes, embués de larmes noires et bleues,
j’oublie qu’ils in-forment, instituent et assimilent par la haine,
les sujets au kilomètre, à la vitesse d’un grand Nihil,
ce tourbillon d’infos-guerres emporte les adhésions mineures,
à chaque instant-rasoir, coupant, chaque minute qui compte,
il faut seulement remporter des matchs de décisions,
en instruisant le direct, à n’en plus finir par la parole finale et experte,
des montages de symboles, de sons et d’images,
et ce n’importe quoi qui t’habille, ennemi.e, frise l’indécence et le ridicule,
toute existence de chairs est devenue pour toi vague et futile,
le moteur torture le sujet en continu, il mâche des signes et boucle des périmètres, d’actions, d’émotions, d’intentions et de personnes, et le téléviseur unique crachote au fond de la nuit,
Un homme-tronc fait signe au milieu de nulle-part,
Il nous regarde l’œil torve et aplatit sur la caméra,
débite une série de non-sens avec un aplomb formidable,
nous sommes sur la chaîne des mangeurs d’espaces, de temps, d’abîmes,
ceux là qui dévorent les âmes des autres, des étrangers, fils et filles de misères, et corrompent le sens ordinaire des mots,
car le contexte fait défaut toujours, la métaphore séduisante est partout,
il faut se taper le format du texte, la débilité des images-schémas,
le temps est compté sur le canal, capitalisable, opposable à d’autres,
et le reportage aguicheur, a pris des allures curieuses et racistes,
il vomit son fiel avec fierté et grand contentement,
Aux tournois de comptables morts et médiatiques, multiples et précis,
qui comptent les gestes et les expressions creuses, avec minutie,
à la mesure des mots d’ordres, des veilles et des vidéo-drames,
d’alertes, d’idées fermantes, de peur-panique pour leurs conforts,
Rien n’est plus imprévisible, droit, fier ou nouveau,
Tout est là programmé et tordu, servi à heure fixe,
sur les milles-tables du grand téléviseur-dîner …
Branché en continu, tu ne manque pas la dernière nouvelle,
l’angle d’attaque qui t’excite et fait oublier les formes de ta vie,
et vivre dans la peur est un programme parfait et généralisé,
c’est tout confort, bénéfique et sans commune mesure,
faire jouer ses instincts bas et vil, n’être que l’horizon muet,
le brouillon figé et informe de l’écran des puissants.
MP – 04082023
