L’idéologie du néo-libéralisme, celle qui domine l’appréhension sensible de phénomènes sociaux importants comme le rapport au travail humain a pour objet premier la maximisation des rapports d’utilités établit sur des marchés qui font rencontrer de manière adéquate demandes de travail et offre de travail. La technique de réduction quasi mathématique de ce rapport en économie politique – cette science de la prévision et de la domination – permet d’extraire l’existant d’une expérience vivante de transformation de ses milieux de vie naturels afin de compter et prévoir ses possibilités d’implication sur un pur marché. La pseudo-liberté de l’acteur.trice dépend d’un compact de formes et d’idées dramatiques qui greffe sur le travail des attentes idéologiques, et des valeurs morales spécifiques (le mérite, l’engagement personnel, la réussite sociale, l’efficacité productive …) et aligne ses stratégies de choix individuels sur une conception rationnelle et instrumentale des interactions individuelles.
Pour quoi mettre en lien le travail et l’existence sinon pour rappeler cette incommensurable écart entre une existence humaine et la réduction économique ad-absurdum de l’objet et de l’acte désiré, sur l’atome-individu ; réduction opérée à l’intérieur d’un marché où s’échangent des forces et des capacités de travail (physiques, sociales ou cognitives). Cette distance si éloignée du monde vivant et de la vie concrète qui va du travail économique à l’expérience de l’existence globale, holiste est fondamentale ; elle montre les différences entre ce à quoi je tiens et qui motivent mes raisons de vivre, et ce à quoi je suis attaché dans mon temps donné aux administrations ou aux sociétés privées. Quelle est cette force morale qui masque et justifie l’effort et l’épuisement des corps au travail, en indexant par une unité monétaire abstraite, l’efficacité des cadres, des ouvriers et des employé.es, leur participation à une œuvre totale ? La dérivation de cet engagement en pure somme monétaire par un salaire ou par une prime, est un spectre de saisie si étroite des activités humaines, or ce spectre de temps et d’espaces cerclés, douloureux, multipliés, prétend malgré tout, remplir la majorité du temps de la vie biologique et sociale.
Non seulement l’argent est une fabrication factice, nocive et illusoire, mais l’argent en tant que fiction terrorisante embarque tout un système idéologique et dramatique de pré-conventions du rapport au travail comme élaboration d’un index mathématique universel qui évalue l’efficacité de chacun et chacune en fonction des applications d’une norme générale de recherche de profits. Ainsi je travaille pour gagner une vie que je n’ai jamais choisi, et qui est traduite par des objectifs moraux complètement délirants (je mérite un bon salaire, un statut social élevé, des primes et de la considération, car je vaux tant XXXX$ sur le marché du travail – offres/demandes). A la manière de signaux effrayants qui clignotent dans chaque cerveau des acteurs d’un marché et stimulent leurs corps, je surveille, évalue, anticipe et identifie les opportunités de mon environnement pour espérer mieux vivre dans les cadres de lois qui me sont imposés. Jamais la question de l’existence n’est posée dans ce schématisme économique rigide, de la déraison et du désespoir, car nous vivons, grandissons, et mourrons, et notre laps de temps humain est limité sur cette terre. Rendre des comptes à des structures de forces privées ou publiques, accompagner cette technique de chasse au temps mesuré, optimal, est un labeur harassant et épuisant.
Travail, argent et existence ; ce triptyque désolant a pour enjeu premier la vie de celles et ceux qui doivent travailler pour se loger et se nourrir … Si tout a une valeur marchande, alors tout est potentiellement réductible à une unité comptable prise dans une activité économique et métaphysique qui va consister à calculer une valeur. Calculer et anticiper les risques et les avantages substantielles dans cette rationalité instrumentale stratégique revient à transformer les individus en acteur.trices agissant.es sur des marchés et qui recherchent une satisfaction naturelle optimale. Imaginons un seul instant, la destruction de l’argent comme élimination des conditions de la spéculation sur l’existence, imaginons l’effacement du travail comme modalités du vivre ensemble intégrées dans la production et la consommation économique et nous apercevons les nombreuses échappées libertaires et existentielles hors de la forme de vie du capitalisme.
Vivre peut croiser l’existence dans ses formes sensibles, multiples, sorties des circuits fonctionnels purs [à quels éléments de la machine économique répondent quels besoins des vivants?], qui maintiennent en état de marche les économies de marché. Mais cet u-topos, là, anti-capitaliste, il est d’abord possible à l’échelle locale et communautaire, quand des êtres vivants refusent de capitaliser, de trans-agir avec une unité comptable de leurs échanges dont la vocation métaphysique est de s’abstraire de l’implication vivante du travail dans une dimension magique et fétiche.
Ici l’enseignement de l’histoire des systèmes primitifs d’échanges et de coopération sociale et géographique, comme le système dit de la Kula (extrait d’une des études fondatrices de l’ethnologie ; « Les argonautes du pacifique occidentale » de l’anthropologue polonais, Bronislaw Malinowski (1884-1942) qui réévalue l’échange sur ses îles du pacifique, en réciprocité et contre-don en 1922) peut nous apporter des outils de réflexion et de réformes qui transforment notre rapport au travail économique enfin repris et retravaillé dans le prisme de l’existence (vie, contacts, communications, créations, connaissances et mort). De même l’idée d’un revenu universel peut nous sortir de cette indexation de l’efficacité, du mérite, de la force physique et cognitive, de l’épuisement des corps pour le travail productif pur. En réalité, quand nous sortons de la sphère économique d’interactions capitalistes, plus rien ne se nomme travail (labeur), mais bien plutôt créations, partages, transformations naturelles et spirituelles, vies, désirs ou mutations des formes.
Fragments d’un monde détruit – 61
