Robot-Sapiens

L’émergence d’une IA générative capable de produire des contenus symboliques sous la forme de textes articulés logiquement et d’images représentatives conformes à la commande d’un.e utilisateur.trice interroge profondément nos usages futurs de ces nouveaux outils. Pour la première fois peut-être se laisse entre-apercevoir la construction d’êtres mixtes, semi-artificiels, qui copient notre monde d’expressions et d’actions. Il faut par exemple imaginer l’intégration de Chat GPT version x dans un robot mixte, cyborg, de Boston Dynamics, rapidement entre 2025 et 2040, pour prendre la mesure du potentiel disruptif de l’agent conversationnel autonome.

Avoir affaire à ces robots dits mixtes (tissus, cellules de peaux, silicium, cartes mémoires, algorithmes d’instructions et interactivités commandables à distance) dans un futur proche entraîne nos réflexions anthropologiques sur la place, l’impact et le rôle spécial de l’Humanité et de la robotique sociale dans son milieu naturel et économique, vers la question philosophique majeure de la frontière dite éthique entre l’artificiel et le naturel au XXI°siècle. Le frein de la consommation énergétique exponentielle de ces nouveaux robots dotés d’IAG comme il se pose également pour l’alimentation de Data-Centers multiples est sans doute décisif pour ralentir la diffusion de ces nouveaux instruments [s’ils sont mis au service des besoins de l’humanité] et fragiliser grandement leurs promotions technophiles béates et inconsidérées.

De nouveaux métiers peuvent se greffer sur ce type de technologies comme ces ingénieurs du prompt, de la requête complexe, qui par la maîtrise d’un langage-machine vont indiquer à ces robots leurs conduites futures et leurs implications coordonnées dans l’exécution de tâches de supervision complexes ou d’exécutants experts. Doit-on réfléchir à une « forme de vie «  hybride semi-électronique qui fait coexister vivants et machines humanoïdes ? Quelle est la part du simulacre, de l’illusion, de la tromperie, ou du « deep fake » dans la fabrication coordonnée de fausses informations susceptibles d’alimenter une idéologie de la conformité et du contrôle social et qui pourrait piloter l’activité de ces robots ? Nos désirs mêmes vont-ils êtres pris en charge et satisfaits par une nouvelle espèce dit du robot-sapiens ?

L’absence ou la négation de la dimension phénoménale, sensible et subjective de l’intelligence, l’absence de corps-propre au sens de la phénoménologie, montre un certain charlatanisme de concepteurs-ingénieurs qui pense passer à la « singularité technologique » ou à l’Humanité transformée par ces nouvelles créatures artificielles. L’emprunt caricatural au lexique de la biologie [vie augmentée, réseaux de neurones, intelligence artificielle ..] alimente ainsi l’illusion d’une trans-humanité qui peut créer à nouveau la vie ou même humilier la mort biologique en la niant purement et simplement. C’est là une démesure d’hybris, comparable au mythe du vol du feu par Prométhée, cette sorte d’illusion de la toute-puissance de l’homme qui se fait Dieu.

Quand Frankenstein ou la signature hybride rencontre l’être vivant, humain, qui le créé et l’alimente tous les jours avec de nouvelles données, qu’en ressort-il concrètement dans la vie des êtres humains sinon la nécessité d’une critique philosophique et anthropologique d’une supposée capacité pure de communication (agent conversationnel – le terme limité veut bien dire ce qu’il veut dire, tout en étant dans ce registre de la confusion avec une sorte d’agentivité ou de responsabilité présumée, et une restriction du domaine symbolique à une machine de production probabiliste et de suivi de règles syntaxiques et à sémantique encore difficilement située) outillée par des algorithmes et des conditions de fermeture du monde dans un feed-back continu de l’automate (quelle est la part du silence dans ces conversations provoquées? Quels poids historiques ont les significations sorties par la machine prédictive ?) Est-ce un être là présent, qui bien qu’artificiel « parle », « écrit », « joue » avec nous ou est-ce un pur instrument mis à notre service intégré dans un système d’exploitation et de production à grandes échelles (par exemple la robotique industrielle), au travers de nos activités d’agents économiques, et suivant des intérêts sociaux et économiques, qui peut être bien ou mal utilisé ?

L’imitation grossière et la simulation fiable des ces humanoïdes futures ne doit pas nous empêcher nous humains.es, sensibles, de réfléchir à leur puissance de travail future et potentielle au service de l’Humanité. Ainsi, un nombre impressionnant de métiers peuvent recourir à l’IA générative pour traiter des affaires symboliques mineures (contrats, signatures, transactions financières, publicités, marketing ..) pour permettre à l’Humanité de travailler enfin sur les seuls sujets majeurs de l’action collective ; la réduction de la souffrance organique liée aux guerres, à l’exil climatique, aux maladies, la construction d’une stratégie d’aides trans-nations, transformatrice des Institutions, la dimension du Care et du soin aux plus vulnérables, la créativité large et organisée en Art … Tout ce qui participe du beau et du bien dans leurs formes intelligibles et sensibles). Il est toujours possible d’envisager des robots-soins comme c’est le cas actuellement de toutes les techniques informatiques de visionnage, de scanner, de compilations d’images et d’identification de pathologies.

Ce qui est remarquable ici, sur le plan historique, c’est la coexistence de « formes de communication » (machines/vivantes) hétérogènes, – langages humains, vivants / langages artificiels – reprise au cœur d’une dynamique de changements collectifs majeurs qui vont impacter nos usages domestiques de la technologie de l’agent-robot qui sait tout, voit tout, et qui représente et prévoit le futur possible de nos interactions avec le monde naturel. Voir un corps, un visage, comprendre un texte, dés lors que l’IA générative intervient à côté de nous va charrier un certain nombre d’interrogations majeures, notamment juridiques, sociales et philosophiques.

Car il n’est pas seulement possible de créer ex-nihilo textes, symboles, sons et images, avec l’IA générative mais il est possible à terme de rendre hybrides nos formes de vie futures en s’accordant sur un statut juridique particulier à ces robots d’accompagnement de la vie de tous les jours. Faisons leur une place réfléchie, construite, mesurée à nos vulnérabilités matérielles, organiques, nos formes sensibles  de communication ; une place limitée au cœur d’une éthique des vivants qui sait repérer et rendre importantes les expressions des femmes, des enfants et des hommes qui vivent, agissent et réfléchissent dans des milieux de vie percutés par le changement climatique et la démesure critique et contre historique du capitalisme fossile.


Fragments d’un monde détruit – 59

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