Orchestre noir

« Voici des docks et des maisons qui brûlent,
En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
L’eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
De haut en bas, jusqu’en ses profondeurs ;
D’énormes tours obliquement dorées
Barrent la ville au loin d’ombres démesurées ;
Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
Éparpillent des lambeaux d’or par les ténèbres ;
Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
Hors d’eux-mêmes, jusqu’aux nuages. »

Émile Verhaeren, « La révolte » in «Les villes tentaculaires » [1895], p.137, Gallimard, 1982.

Il faut voir dévaler les lignes géométriques,
à la vitesse des courbes et des droites,
rectilignes, perpendiculaires, cerclées,
dans une terreur onduleuse, serpentine, géométrique,
qui descend sur les nuques des enfants,

les circuits grésillent sous les capots,
des automobiles filantes comme des étoiles,
et les moteurs vrombissent à la façon d’insectes,
aux yeux-sphériques, rouges et jaunes,
les pas des piétons avalés sur le bitume,

suivent des directions partout prévues,
et la folie rouge, dirigée, sale et destructrice,
brûle au fond des cervelles,
celles qui tressautent au rythme du sang,
et se cachent derrière le grand vacarme.

Car tout cela fait un bruit vague et immense,
un bruit de fond, de destins, d’arrière-plan, continu,
une sorte de bruissement lourd et humide,
dans lequel nagent les corps, les gestes, les yeux,
qui suintent de chaque chose regardée, saisie ou manipulée,

Même la nuit sauvage est remplie de veilles, de tensions,
et les micro-drames joués chaque jour,
seront des pièces du macro-puzzle des cités,
on dirait des pantins agités de soubresauts,
des costumes épinglés sur les carreaux du ciel,

Qui marchent en cadence, à l’intérieur des pièces, tous seuls,
sur des chaînes de montages, de symboles, des fabriques d’ordres,
quand l’obéissance est toujours là certaine,
la rutilante et bienveillante obéissance,
qui dégouline des sourires froids,

Tout cette foultitude d’objets et de dispositions,
qui commandent tout acte prévu et programmé,
en arrière de soi, prés des marionnettistes épuisés,
et la ligne du son et des formes brisée, tant espérée,
qui s’enfuit toujours plus loin.

Quand tout est devenu probable, le sens seul disparaît,
le rare et le feu dans sa couleur multiple,
le glissant et l’humide par le sommeil des morts,
se battent ensemble derrière la vitre opaque des montres-images,
ces outils du néant qui assurément calculent,

le temps qui reste avant la fin, l’optimal,
le chrono réflexe ; le mouvement divisé en unités consommables,
réduit en petites portions séduisantes et acceptables,
avalés à chaque signe sur le papier,
a chaque regard pointé devant soi,

et cette immense machine de morts qui gouverne,
tous les vivants, les signes et les automates,
les choses physiques, le ciel et les bâtiments,
la cité des milles atomes froids, isolés,
ces agrégats d’individus seuls, qui mesurent,
leurs investissements rationnels, bénéfiques et optimums,

Tout cela joue une musique écœurante, et funèbre,
une musique sourde, grave, et bleutée,
comme le crépuscule qui tombe dans nos âmes,
qui rompt les liens des frères et des sœurs,
et rends toutes visions neuves très suspectes.

Et pourtant personne ne tient la baguette,
pour ces musiciens du vide et de l’amer,
ils jouent sans arrêts, aveugles à l’infini noirci du silence,
pour conduire vers de beaux et graves cimetières,
les foules bien compactes et doctes,
endimanchées en habits longs et serviles.

MP – 14042023

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