L’immense innovation historique, sociale, économique et technologique dans l’histoire de l’Humanité que constitue l’Internet comme macro système technique d’intercommunication distante [1960] depuis sa diffusion grand public dans les années 1990 a déterminé une transformation complexe des rapports sociaux culturels et des transactions politiques et économiques qui ont pris le chemin depuis l’an 2000-2010 d’une dématérialisation progressive et massive, une hyper-liquidité des transactions numériques et une force d’impact technique et symbolique qui restructure toutes les façons d’agir des êtres communicants et vivants que nous sommes ; cette transformation des sociétés humaines vers le tout numérique a pour pendant une incroyable mise en archives dématérialisées des activités et des affaires humaines. La capacité technique de l’Internet d’archiver chaque geste social et numérique sous la forme de milliards de pages de sites Web instantanément diffusées et replacées à l’intérieur de cette planète étrange du virtuel traduit une certaine tension sociale et une mise à l’épreuve de nos tentatives de nous représenter nous mêmes – êtres vivants – par une forme logique, sociale, psychologique et politique de représentation.
Autrefois projetée d’abord dans une machine à lire comme le livre, une expérience image avec la peinture, une arche-texture mémorielle et invisible comme la musique ou bien une projection du monde comme le cinéma, cette dynamique de transformation des imaginaires sociaux qu’accompagne les différentes capacités et multiples médiums de l’Esprit d’une société d’humain.es est littéralement captée par la société numérique mondiale et par les multimédias intégrés dans les réseaux informatiques mondiaux et l’Internet des objets. Ce qui se dit là d’une évolution majeure de nos moyens d’expression en Art, en Psychologie et en Politique est bien aussi la formidable volonté technicienne, sans sujets propres, mais remise au centre de la transformation digitale et politique de nos vies, d’une traçabilité maximale et mondiale des activités humaines i.e. l’espèce de massification technologique d’une mémoire mondiale consultable à tout instant via des interfaces multiples connectées à un centre mouvant indiscernable et à des milliards de terminaux techniques interconnectés ou le Personal Computer (PC).
Les styles de traduction de nos expressions individuelles et collectives par des symboles manipulables dans le cas d’une langue vernaculaire, s’ils indiquent toujours une incarnation physique, c’est à dire le développement de capacités expressives des corps qui vont permettre la matérialisation symbolique de pensées, lorsqu’ils sont exploités dans des écosystèmes intégrés qui connectent des machines à d’autres machines et laisse en autonomie fonctionner le système technique font évoluer l’intercommunication réticulaire par plus d’autonomie machine, plus de désincarnation, plus de délégation aux Intelligences Artificielles (IA) et aux complexes sociaux numériques. Ce n’est pas tant l’autonomie et l’impressionnante automatisation de tâches très complexes que le cerveau humain ne peut pas gérer dans des domaines sensibles comme la médecine, l’écologie, l’art, la production industrielle, que cette vague sensation de la coprésence sans frontières visibles, d’un monde virtuel et invisiblement parallèle par lequel et dans lequel, toute l’histoire de l’Humanité peut être stockée, capitalisée, archivée par annotation et indexation automatique qui doit baliser le chemin d’une réflexion critique sur la dématérialisation massive des affaires humaines.
La trace qu’imprime l’Internet dans l’histoire de nos pratiques et de nos formes symboliques est-elle aveugle, ou bien incapable de devenir un Signe de l’humain du XXI siècle ou un efficace moyen de représenter des passés et des futurs possibles comme peuvent y parvenir l’Histoire, les Sciences Sociales et la Philosophie comme disciplines constituées ? Ces traces peuvent elles dans le meilleur des cas faire l’objet du travail encyclopédique traditionnel à vocation universaliste qui exige une structuration forte de l’Information et des connaissances alors que ce travail d’une organisation du numérique est si démesurée, si profondément liée à des méthodes documentaires classiques heurtées et fragilisées par l’indexation automatique et les moteurs de recherches plein textes et à nos différentes fatigues numériques, informationnelles ou vulnérabilités sociales, économiques et humaines ? Ici la question qui est plus importante ou plus déterminante encore est celle de l’omni-dimension spatio-temporelle ou de la pression tyrannique, cardinale et fascinante du présent connecté qu’implique l’Interface ultime entre l’internaute et l’Intelligence Artificielle (IA) comme locus de contrôle ou force de désintermédiation entre les trois dimensions du temps. L’interface ultime est un sans lieu, sans temps ; une codimension fixée dans ce que les industriels du numérique nomment du copilotage de l’activité et du travail ; elle va permettre l’interactivité technique immédiate sans offrir l’interaction sociale normale entre des êtres vivants …
A l’évidence, c’est une rupture anthropologique importante ; la possibilité en résultat d’une requête formulée via un prompt par l’Internaute qu’une machine ou Intelligence Artificielle générative (IA), comme par exemple Copilot de Microsoft ou Gemini de Google, puisse générer un texte grammatical pur, sans autorité mais parfaitement logique, organisé et souvent pertinent dans la mesure toujours de ses usages sociaux possibles et de ses expertises humaines, mais a t-on remarqué, également, le fait anthropologique et technique majeur qu’il soit possible depuis n’importe quels lieux du monde – le phénomène de spatialisation du média – avec une simple connexion réseau et instantanément d’interroger toute l’Information disponible sur l’Internet dans une période de temps X, Y, et d’obtenir un résultat texte grammaticalement structuré ou une image picturale ou une séquence vidéo complexe et complète qui correspond exactement à la formulation de sa demande prompt ? Ce formidable événement technologique et prométhéen d’une sorte de nouvelle Pythie inhumaine qui donne à l’Humanité la réponse à tout immédiatement – une fausse prophétie ou un auto enfermement permettent ils la nouveauté, l’écart, l’hybridation, la différence ou l’originalité – dans un bouclage circulaire de ses formes de représentation et de ses cinq médiums principaux (texte, image, son, codes, vidéo) interroge d’abord et en priorité le défaut d’incarnation de la langue, de l’image, du film de cinéma produits par une technologie numérique, stochastique, probabiliste, basée sur des vecteurs mathématiques, éloignée d’une compréhension humaine ordinaire et complètement artificielle.
La trace du numérique si elle veut devenir voyante, visible et utile, se traduire et se transformer dans les sociétés et les histoires des usages sociaux des milliards de symboles-sons-images du monde virtuel et de la vie numérique doit être remise en scène – réfléchie sociologiquement et philosophiquement – dans l’articulation politique forte du technologique au vivant dés lors en plus que ces nouveaux outils IA aux impressions déroutantes et formidables consomment via les Datacenter un maximum de ressources énergétiques et qu’il n’est pas sûr qu’un développement massif à l’échelle industrielle n’entraîne pas des priorités économiques et politiques dommageables par rapport aux multiples crises qui touchent le vivant et l’Humanité. L’écartèlement formidable des sociétés humaines, leurs diversités culturelles et politiques profondes, le fait que certaines sociétés vivent en permettant une aisance matérielle, une éducation sociale et artistique complexe, un respect de la liberté intérieure, l’accueil normal et solidaire des migrants, une possibilité de vivre libre avec des droits d’expression et une sécurité énergétique et un milieu vivant qui font l’objet de soins, de stratégies et d’attentions venues de politiques publiques – la forme de vie démocratique permet dans l’histoire des régimes politiques cette vie politique tranquille – que d’autres sociétés survivent avec des problématiques réelles, potentielles et sérieuses de guerres climatiques, religieuses, d’accès aux ressources indispensables à la vie normale (l’eau, la nourriture, l’électricité, le logement, le soin aux enfants et aux plus faibles ..) alertent aussi sur les fragilités de la puissance technologique ; fragilités des conceptions du tout numérique et des concentrations d’IA interconnectées et du solutionnisme technologique lié.
Fragments d’un monde détruit – 145
