Dans l’expérience d’une prison intime ou d’un intérieur brouillé ou claquemuré par une émotion forte, ce submergement qu’engloutit l’individualité psychique et corporelle, celle ou celui qui devient la proie ou le corps d’une vive réaction physiologique et d’une sensation brute, naturelle et culturelle à la fois semble se fermer sur un possible extérieur … Et redécouvrir toute la force d’une capacité expressive comme dimension de l’interaction sociale, humaine et vivante, peut se faire, dans cette zone de submergement ou cette bascule du souffle intime, au travers de laquelle, les hommes, les enfants, les femmes réé-explorent une dimension primitive de l’action. Ici la dimension privative de l’expérience émotionnelle dans le cas d’une peur authentique ou d’une joie profonde, ne doit pas faire sens en direction d’une impossibilité de communication, d’une feinte ou d’une tactique, mais plutôt grâce à la criticité du pouvoir expressif brut à une valorisation du primitif vivant, d’une sorte d’expérience vécue, animale et commune aux êtres vivants.
Quand Wittgenstein dans ses « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie » dictées entre 1947 et 1948 dessine un vaste réseau de ressemblances de famille pour décrire les différentes manières dont le langage articulé se contacte et exprime des émotions primaires (peur, colère, joie ..) ou quand pour lui la douleur psychique comme la tristesse s’exprime dans une certaine configuration de thèmes, de formes, de cultures matérielles, symboliques, d’esthétiques, il parvient à lier fortement, la négativité de l’expérience expressive ou l’impossible transparence de la langue sociale des émotions avec l’expressif émotionnel brut, naturel.
On sent ainsi à bien lire et repérer attentivement les nœuds et zones de contacts et de connexions entre les expériences d’un langage émotionnel qu’il décrit avec le génie d’une description ramassée, frappante – une phénoménologie de la douleur – le même effet de surprise quant au pouvoir d’occultation par la langue, des possibilités d’être soi-même authentique dans l’expression. Si l’expression remplace le cri mais ne le décrit pas, c’est qu’il n’existe pas de fausse dualité qui viendrait comme une fausse porte battante fermer un accès à soi-même comme un autre authentiquement touché, sensiblement contacté. La dimension expressive est une dimension phénoménale pour une interrogation philosophique importante sur l’authenticité et la simulation, le voir ceci comme cela, la manière dont les flux émotionnels collectifs traversent et synchronisent les corps-instruments d’une masse humaine, d’animaux ou d’un groupe humain socialement organisé. Si en psychologie sociale, l’étude des émotions collectives semble devenir une étude riche et féconde pour déterminer des triggers d’interactivités, des zones sismiques d’une impression commune, des levers d’adhésion critique, rappelons nous que c’est dans le pouvoir de la grammaire de l’expérience expressive que nous serons capable ou incapable d’exprimer correctement le sens d’une expérience humaine originale.
C’est ainsi que Wittgenstein retire la fausse prison du privé, brise la porte battante entre l’intérieur et l’extérieur pour nous permettre un accès sensiblement plus proche à la subjectivité humaine dans la langue socialement fabriquée. Toute la vive musicalité de ces remarques fait sens pour comprendre une variation infinie des traits expressifs de nos corps, de sorte que réduire les corps à des instruments de l’action dans une version psychologisante ou politique de l’expression humaine n’est que le reflet d’une possible volonté de domination des expressions vivantes et humaines. Mais l’éducation des corps, leurs dressages, leurs séduisants attraits, la manière dont ils s’ajoutent à un flux d’activités linguistiques, sociales, économiques doivent faire ressortir par contraste, le fait d’une brutalité, d’une variabilité primitive, d’une sauvagerie toujours potentielle qui maintient en mode survie la capacité expressive d’un être vivant. Ainsi il est possible de parler de « spectre physico-symbolique » pour décrire la façon d’agir d’un être vivant submergé par l’émotion de crainte, de colère ou de joie. La variation formelle, le spectre sonore – l’audio-script – dans lequel jouent les traits expressifs contient des gammes et des graphies musicaux, comme il permet à la vie de se sentir bien vivante et à la mort de reculer loin dans l’ombre. Tout le matériel de description phénoménologique apporté par Wittgenstein dans l’étude des capacités expressives des êtres vivants peut servir adéquatement à tenter de faire les mesures des vulnérabilités des corps et des langages des corps et des esprits qui dépassant une vision instrumentaliste ou techniciste de l’organisme-instrument, fait de la culture symbolique et matérielle, un dressage, une forme et une faiblesse ; un double mouvement de fermeture et d’ouverture comparé à une créativité sociale originelle ; une socialité de base du vivant.
Pressentez vous une forme d’activités artificielle, psychologique et politique – un psycho-pouvoir moderne – qui s’est construit sur des techniques de projection et de transparence qui ont consisté à encourager par des moyens sévères, à se livrer soi-même aux autres constamment – la technique de l’aveu permanent – à faire part de ses émotions intimes en toutes circonstances, de sorte que ce psycho-pouvoir soit en définitive par la collection d’expériences cultivées, en réelle capacité de surveiller et de contrôler avec la plus grande efficacité des mouvements de masse et vous aurez là l’une des caractéristiques majeures d’un possible fascisme contemporain ou l’art de gouverner la foule par l’intime – l’art d’une transparence pur, un « voir au travers » violent et redoutable des corps devenus organes et instruments de la masse. Une certaine culture militaire peut dans ce cadre favoriser le dressage de la langue – la transformation d’unités phraséologiques en formules de commandement et d’obéissance interne. Sans cesser l’interrogatoire sur et dans soi-même, la violence d’une réduction du corps à devenir un pur instrument est la violence d’une perception monodimensionnelle ; tout doit être vu, su, écouté, maîtrisé dans un organe unique l’État, l’Ego, l’Église, la Secte sous peine d’exclusions sociales, éthiques et politiques.
Et dans cet assujettissement par lequel, le corps et la culture passent pour devenir des forces et des puissances d’aliénation et d’altération des rêves, des pensées et des discours, il faut reconnaître tout le rôle que peuvent prendre les technologies de la communication et la société numérique par la surveillance en réseaux et la captation des attentions sensibles et des expressions formalisées en direct et en continu sur des réseaux dits sociaux. L’incapacité expressive à laquelle nous pouvons faire face est celle qui empêche un corps de dé-contacter ou débrancher un autre corps, c’est à dire celle qui en réduisant toutes les éducations de la sensibilité vivante, réduit en même temps drastiquement les moyens de nous délier ensemble, redevenir soi-même, vivant.e, humain.e, par delà la fausse authenticité vitreuse et les compacts commerciaux vendus par le psycho-pouvoir. Il est ainsi remarquable d’une conception réductionniste qui affaiblit la dimension sociale de l’expressivité humaine et vivante, de concentrer dans une « structure neuronale » pure, l’origine de toutes les formes de capacités de communication d’un être vivant, le sortant artificiellement d’un milieu de signes, de sons, de symboles, de langages, de cultures et d’industrie.
Délier et relier en même temps, diminuer la peur d’être incompris.e, rejeté.e de la société humaine, retrouver la primitivité caractéristique d’un être vivant, laisser libre le champ de l’expression et redécouvrir la socialité intime par la libre sexualité et l’expérience du contact sensible, si ces possibilités d’exprimer les différences humaines, doivent faire partie d’une stratégie de l’émancipation que l’on pourrait dire métaphysique, – à contre-temps ou paradoxale – elles ne peuvent le faire qu’à la condition d’une évaluation profonde de nos héritages biologiques, anthropologiques, esthétiques, sociaux-culturels. Par exemple, le refus de la dimension directement politique des larmes de joie, de colère ou de tristesse doit jouer comme un retour d’une primitivité caractéristique du vivant, c’est à dire une forme librement sociale des expressions cultivées du corps possiblement réelles ou simulées, pensées ou impensées, dites ou non-dites.
« Il y a des cas très particuliers, ceux dans lesquels le dedans me paraît caché. Et l’incertitude qui s’exprime ainsi n’est pas une incertitude philosophique, mais pratique et primitive. » §558, in « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie (II) », traduction de Gérard Granel, T.E.R, 1994. Je dois d’abord savoir ce qu’est une cache d’intériorité, saisir l’articulation logique et complexe du dedans et du dehors, par exemple non pas seulement un décalage des mots et du corps expressif, de la voix ou du visage d’un acteur ou d’une actrice de cinéma qui rend étonnante ou surprenante l’énonciation d’une phrase mais aussi à l’évidence, la possibilité du refuge dans l’intériorité et la subjectivité. Et dans ce jeu de rôles sociaux et de situations vivantes, il faut maintenir la dimension primitive, pratique, ordinaire de l’expression. Wittgenstein nous dit la naturalité de nos conventions humaines ; la profonde mixité historique et naturelle de nos expressions ; il nous dit cette non séparation si importante de la langue humaine, des expressifs émotionnels bruts et des cultures matérielles et symboliques dans lesquels les jeux de langages avancent, se déploient, se replient et se mélangent comme des formes vivantes d’expériences.
Fragments d’un monde détruit – 144
