Celles-là qui font obscurité, incompréhension et s’enfuient dans l’égo-drame de chaque individualité politique et psychologique sont les perspectives complexes venues du sens empêché des événements de l’Histoire – une Histoire reprise, transmuée, neutralisée et capturée dans la forteresse de l’Ego. Il est ainsi majeur de constater la friabilité et la rupture du Je vers le Nous du politique dans les sociétés de contrôle à haute ou faible intensité ; le drame historique est toujours un drame privé, familial tout au plus et jamais ma voix, mes croyances ne s’expriment – elles ne le peuvent plus – dans un cadre publique ou institutionnel d’expériences vivantes et humaines. Le sujet conscient, grammatical, se replie dans un flux communicant qui s’adresse à lui ou à elle comme à personne d’autre. Ce sentiment d’être privilégié, unique, naît des rapports de forces tenus avec les diverses machines communicantes (réseaux sociaux, smartphones, écosystèmes numériques, gestion des ID électroniques, sphères de réalité virtuelle …) La solitude effarante de l’Ego numérique dans l’existence sociale, politique est telle au XXI°siècle qu’il arrive bien souvent qu’aucun enracinement historique n’a plus lieux d’être, de même qu’aucune imagination du Temps (par la griffe de la temporalité) ne peut s’établir dans la représentation saccadée, minutée, découpée de soi sur son écran.
Le style d’effacement brutal et continu des liens sociaux-politiques dans les sociétés de contrôle aboutit à ce paradoxe d’un souci élevé pour sa propre sécurité intime ou privée qui se traduit par l’adhésion massive à des mouvements de rejets précisément de la sécurité et de la liberté publique et collective ; par exemple et concrètement, les partis d’extrême droite attisent la peur pour sa propre vie en brandissant dans des pseudos-débats des épouvantails commodes et usés – la submersion migratoire, l’étranger-parasite qui vient toucher l’aide sociale des natifs, la ou la déviante naturel.le, sexuel.le, (LGBTQIA+). La rupture du lien politique et philosophique (déjà extrêmement difficile à penser et à établir fermement dans notre monde, le monde dont nous héritons), entre le Je et le Nous est peut-être l’effet de désincarnation de la Société dans l’Individu de sorte qu’il ou elle ne lui est plus possible de parler et d’agir au nom des autres. La figure de l’homme apolitique hante nos régimes de discours et d’actions, elle doit être comprise comme une figure philosophique majeure qui renforce les mouvements de destruction de la Société des vivant.es, la forme humaine de vie.
Ce qui se trouvent touchés et fragilisés grandement ici sont la socialité de base – la méfiance de tous contre tous – et le lissage des gestes expressifs, i.e. leurs effacements dans les limbes d’une attention sensible captée et mobilisée de force par le plaisir du contact, à l’intérieur d’un réseau numérique. Les attitudes normales des citoyens et citoyennes d’une forme d’organisation politique de leurs liens, comme leurs capacités d’empathie, tous ces signes concrets d’une solidarité infra-humaine comme cette épreuve de la différence de l’autre seront exclus de la communication d’un pouvoir économique et idéologique qui s’exerce violemment, silencieusement et continuellement par l’emprise psychique et la désintégration des liens sociaux en de multiples îlots d’interactivités ou d’ego séparés.
La vulnérabilité du social en l’individu s’accompagne d’un désinvestissement majeur de l’homme et de la femme moderne dans l’Histoire ; ceci résulte aussi du présent massif et du pouvoir de contrôle instantané des médias numériques sur les masses désintégrées, liquéfiées, disloquées. … La communication d’influence comme système de mise en ordres des interactions forme un éventail d’auto-pratiques de soi hors hors du Temps historique ; le développement personnel, le souci de soi et de sa sexualité, la sculpture de son corps par le sport et l’alimentation … Tout concourt à l’élimination du Temps historique qui pourtant seul permet la filiation et la généalogie des régimes de discours et des formes organisées d’incarnation politique de la puissance d’agir au nom d’un langage-collectif. L’absence de sens de l’Histoire présupposée par une idéologie technicienne et économétricienne, est ainsi la raison d’un incroyable effet d’enfermement du je dans un présent ultime, égal, en apparence, confortable, et largement investit par la société de contrôle, ses qualités a-humaines, ses valeurs (transparence, conformité, performance, univocité ..)
La perte du sens historique – la manière dont nous sommes déjà condamnés à répéter l’Histoire faute de comprendre le sens et les dynamiques, les effets de chocs, d’échos, de perspectives, de « Backlash », les multiples reliefs dessinant l’événement historique, s’exprime dans une esthétique de la puissance issue de l’idéologie froide du contrôle qui fixe l’événement sur lui-même en le séparant de ses dimensions évolutives et temporelles ; le passé continu et le futur possible, toutes dimensions travaillées par une esthétique de la résistance. La glaciale fixité du Média – comme technique et moyen d’auto-effacement de l’Histoire des hommes, des enfants et des femmes, par une expérience expressive neutralisée traduit l’asservissement des êtres vivants aux multiples contraintes et censures intériorisées des pouvoirs.
Ainsi, une autre figure du psycho-pouvoir est le contrôle par le présent massif, le désœuvrement et l’ennui de l’Internaute, qui impose et reflète la coupure des interactions avec un milieu vivant, stimulant, vis à vis du futur et du passé et qui se nourrit de la captation médiatique omniprésente, des attentions exploitables des individus consommateurs. Perdre le sens historique des événements tragiques, c’est non seulement se condamner à les répéter, mais plus profondément bâtir une forme asociale de survie pour l’humaine condition ; une terrible et insensée désaffiliation de l’être vivant dans ses générations historiques. C’est la spécificité d’un régime de discours idéologique, réactionnaire – bâtit sur des figures antidémocratiques qui identifient dans une contre-puissance de régression a-historique tous les ennemis de cette société statique, post-fasciste, se voulant définitive, imposable partout et ultime ; l’étranger, le parasite, le coupable, la faible, la ou le naturellement corrompu.e ou trompé.e par ses sens et son assentiment ou ses accords dans la vie.
C’est la caractéristique de la réaction idéologique de travailler toujours à affaiblir sans cesse par tous les moyens d’expressions possibles la compréhension de l’Histoire. Ceci se fait – ce crime théorique de censure contre l’Histoire – par toutes les destructions des cultures dissidentes, par la promotion de la confusion dans le sens des actes de communication à tous les niveaux organisationnels (médias, administrations, entreprises, associations, institutions ..), la lutte contre les voix résistantes et les attaques renouvelées contre les droits d’expression. Et la peur de souffrir encore est si grande, le désert de relations, le désœuvrement, la promesse annulée du contact si plaisant, et les Leaders de partis autoritaires d’apparence si joyeuse, forte, de belles santés, qu’il semble après tout préférable de remettre la gestion de la conduite de sa propre vie à une force plus puissante que soi-même.
L’effet dramatique de l’absence d’Histoire dans l’être humain moderne – citoyens, citoyennes d’une errance ou d’une désespérance existentielle – permet dans l’esthétique de l’asservissement et du conformisme total des sociétés de contrôle de construire des systèmes d’adhésion de masses à l’idéologie réactionnaire – nier la force et la leçon historique comme le font tous les mouvements d’extrême droite européens qui ont en réalité tous à voir avec le fascisme, le totalitarisme, le nazisme et la révolution nationale du milieu du XX°siècle, leur permet en effet de capitaliser sur un sentiment d’appartenance diffus à un corpus idéologique de jugements schématiques, de croyances irrationnelles, de réflexes identitaires, de repli sur soi et sa patrie, d’affirmations répétées d’un supposé déclassement ou remplacement …
Travailler durement à faire cette psychologie là des sociétés de contrôle et du personnage politique autoritaire et médiatique doit bien marquer ou caractériser ce programme idéologique stupéfiant qui consiste à affirmer le dégoût du raisonnement historique, le refus de la science historique et de l’esprit critique, le rejet de la méthode généalogique au bénéfice de ce présent du contrôle absolu qui doit envahir chaque esprit, chaque voix citoyennes, chaque tempérament, chaque jugement ; toutes les attitudes et tous les gestes de groupes et d’individus compactés, bien conformes, bien adaptés au seul, univoque et exclusif régime autoritaire.
Fragments d’un monde détruit – 121
