Briser les parallèles

Ce qui est absolument remarquable dans l’affrontement politique et psychologique contemporain entre deux bords, deux formes de représentation du monde – droite et gauche (lorsqu’il peut avoir lieu dans une forme sociale démocratique, et plus souvent en Europe) ; deux formes d’activités de ressourcement des forces démocratiques et de communication sociale et politique, deux méthodes d’appréhension des événements sociaux est la mesure de l’incommunicable formelle de la langue, de l’incompétence notoire et immédiate des deux parties dans la compréhension de la logique de la coopération et du conflit à l’origine du travail de transformation sociale. C’est là aussi aller contre la logique de la conflictualité décisionnelle héritée d’un idéologue du droit, partisan d’un État fort et antilibéral comme Carl Schmitt (1888-1985)  ; croire en la potentialité structurante du conflit et l’étincelle illusoire d’un nouveau devenir pris à l’intérieur du conflit, or, le sens de l’action publique n’a rien à voir directement avec le conflit mais plus avec la recherche constante de la coopération des acteurs dans les Institutions et hors des Institutions.

Le manque de pragmatisme, l’absence du sens même de la forme démocratique de l’action publique ont pour conséquences, le maintien des techniques de l’affrontement rhétorique et anti-pratique, hors de la mesure raisonnable et éthique du dialogue et de la coopération sociale et économique. Cette logique là, celle du conflit de forces toujours parallèles – intouchables – permet au final la poursuite d’une adaptation naturelle forcée à des conditions sociales et naturelles d’existence qui se dégradent continuellement, comme elle ouvre la possible perspective d’un régime autoritaire ultime qui tient en demeure sa population ; les citoyens et les citoyennes d’une Nation ne supportant plus la contradiction et les atermoiements à un haut niveau de l’État font appel et remettent leurs voix et leurs destins à des mouvements politiques autoritaires. Si la forme du parti comme seul leader de mouvements sociaux est aujourd’hui quasiment disparue, la problématique du changement de mondes avec la crise climatique, politique, morale et existentielle implique de nouvelles formes d’organisation, de citoyenneté et de luttes sociales, industrielles et naturelles.

Briser les parallèles invoque la réponse à une tension improductive, inutile, dangereuse et inefficace, entre deux formes sociales d’actions ; l’une centrée sur la préservation du confort d’une certaine classe sociale et économique, l’autre cherchant à provoquer le changement partout où c’est possible. Est-ce une loi psychologique particulière qui force et convertit la coopération naturelle en conflits et antagonismes psychologiques et politiques? Cette tension là alimentée par une langue fabriquée pour le fameux réflexe de survie social-économique et l’exclusion de l’autre (pauvres, étranger.es, migrant.es, femmes, déviants naturels ..) permet le maintien de deux mondes parallèles, antagonistes, qui ne vont jamais vraiment se croiser, se voir ou se parler. Par cette stratégie de l’effacement de l’autre, le mouvement le plus extrême encourage l’auto-suffisance appelée souveraineté nationale ou repli sur ses origines, dont les effets concrets sont la réduction du dialogue possible avec l’étranger, à une voix univoque de petits maîtres-gouverneurs repliés dans un État-nation.

Comment échapper à cette tension des parallèles ? Quelles méthodes est-il possible d’employer dans cette logique d’affrontements pure et cette construction idéologique, qui exploite le conflit non comme une étape de la coopération mais comme une finalité même de l’action politique ? La question demande une attention spéciale à ces présupposés dangereux ou illusoires qui consistent à croire en la vertu supposée de l’imitation d’un exemple de conduites, de pensées, d’attitudes donnés, comme valeurs uniques de la pertinence de ses propres actions en opposition à d’autres actions. En effet, il ne suffit pas de croire en l’exemple supérieur d’une vie réussie pour accomplir cette inter-activité politique là qui consiste à comprendre autrui, et resituer son action dans la perspective propre d’autrui. La maintenance du monde social et de la vie naturelle, des vivant.es, permise par tous ces métiers de première ligne (médecins, assistantes sociales, professeur.es, éboueurs, vendeuses et vendeurs de l’alimentation ..) engage l’action publique sur un autre terrain idéologique plus à même de saisir l’enjeu de la transformation climatique, sociale et politique. La coopération sociale plus que le conflit est à même de motiver le sens d’une action de réforme politique, sérieuse et en phase avec notre temps.

Briser les parallèles, demande une critique systématique des motifs et des raisons d’agir marqués par la peur du déclassement, de la pauvreté, de la perte de conforts matériels ou psychologiques, par la haine de l’étranger.e, de la différence et de l’autre qui vont entraîner la violence de l’exclusion particulièrement exploitée et pratiquée par tous les mouvements d’extrême droite (fasciste et national-populiste). Casser cette logique de deux mondes qui ne communiquent plus, qui ne font qu’accompagner la destruction de nos milieux de vie sociaux-naturels, exige l’éducation du sens de l’action publique et de la participation à la vie commune d’un groupe, d’une Institution ou d’une Nation.

Considérant l’autre comme un individu entier, physiquement, moralement et psychiquement, doté de motivations internes, de raisons d’agir, d’une histoire particulière et d’une expérience vécue spécifique, nous pourrons faire de l’accueil démocratique de la différence et de la sensibilité à l’expérience et à la connaissance individuelles, deux fondements d’une situation de coopération politique réelle entre nos forces sensibles, nos textures d’êtres, nos volontés communes et notre raison universelle, symbolique et humaine.


Fragments d’un monde détruit – 81

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