Ekonomies du chaos

L’idée intuitivement déplacée, irrationnelle, ou folle d’indexer la valeur d’un travail humain sur une base de rémunération calculée exclusivement sur l’efficacité productive d’un homme, d’un enfant ou d’une femme est construite autour d’un prototype mental archaïque et puissant fait d’une unité monétaire, mathématique, qui donne absolument la mesure de la chose physique et de l’être vivant relativement à un échange potentiel d’utilités entre un organisme et ses milieux de vie. Mathématiser l’être vivant sur le plan économique revient ainsi à lui fournir outre une valeur d’échange connaissable partout, un possible cryptogramme universellement valide, connu, ou un fétiche de l’âme qui convertit les forces concrètes du corps (physiques, symboliques ou cognitives) en unités numériques calculables par des experts-machines ou décideurs du système social.

Or la règle mathématique demeure une construction historique et anthropologique liée, en économie, à une représentation spéciale de ce que doit être le travail, sa valeur et sa rémunération. Ainsi la possibilité d’une existence individuelle et collective, la production de liens sociaux et de richesses par le seul vivre humain, requiert la possibilité d’un revenu universel d’existence ; personne ne choisit de vivre ou de mourir, et tout un chacun apporte une valeur spéciale dans sa vie propre, non identifiée par un spectre mathématique de mesure, en entretenant par exemple un réseau de liens sociaux forts qui implique le renforcement de la société humaine mondiale et le tissage de solidarités trans-classes et trans-générations.

Comment ne pas être frappé par cette déconnexion progressive, complète et violente des marchés financiers tournés vers le calcul de valeurs par des échanges de transactions immatérielles, toujours infinies, qui permettent à un actif de circuler partout et à tout moment par le véhicule des flux financiers invisibles ? Comment est considérée la vie des êtres vivants à l’intérieur de ces machines du néant ou écosystèmes paradisiaques et fermés dont l’objectif est de produire en continu de la vente et de l’achat d’unités mathématiques abstraites ? Que reste t-il à l’incarnation concrète, physique, empirique, des « formes de vie » du travail en société dans une opération financière abstraite, dénuée de sens qui rémunère pleinement l’actionnariat au détriment du travail réel ? Ainsi mathématiser une chose ou un être vivant de manière pure, a-historique, ou calculer la valeur monétaire universelle d’un bien ou d’un service va devenir progressivement au XXI°siècle et XXII° siècle un mode de représentation du monde totalement anachronique ou irréel. Son côté dérisoire et futile, est déjà là et ailleurs dans la gestion des dettes des États en faillite, et dans la prise de conscience collective de nos intérêts vitaux.

Il est cruciale de décorréler progressivement l’argent, cette entité pure sans valeur, du mérite et de l’effort pour parvenir à une société future construite autour des intérêts complexes et mixtes des vivants et des machines car l’unité arithmétique dépossédée de la morale capitaliste n’est qu’une figure mathématique désincarnée liée à une religion de l’effort, du mérite et du sacrifice totalement coupée du changement réel de notre « forme de vie ». Le changement climatique implique ainsi une possible transformation sociale révolutionnaire des engagements humains pour la planète-terre – des occasions de consciences nouvelles – et un revenu universel d’existence ne peut qu’encourager les humain-es à vivre selon leurs désirs profonds, suivant leurs intérêts réels et vrais, à devenir enfin utiles pour eux-mêmes et pour les autres.

Les « économies du chaos » sont les dimensions idéologiques d’un vide mythique, mortifère ; une certaine idéologie de la compétition entre vivants ; elle apportent la brutalité des mondes-experts financiers et économiques éloignés du seul monde réel et de la finitude de cette réalité sociale ; elles sont des disciplines purement générales et intellectuelles ; une collection du néant au service de l’économique absolu, un boursicotage vaniteux et cupide, qui fabriquent le vide, le ressentiment et l’abstrait partout, encouragent l’inutilité de travaux et d’aspirations concrètes, et rend possible la production de valeurs séparées des mondes de la vie (Lebenswelt).

Le caractère concret et fini de nos existences, la finitude organique de nos vies de mortels, la nécessité de la survie ensemble, et la prise de conscience enfin réalisée que nous vivons paradoxalement dans un monde fini mais à la décision ouverte (tant pour les ressources naturelles, pour le remboursement idiot de dettes devenues irréelles de par leurs montants astronomiques, que pour le futur de la transition climatique) impose le versement d’un revenu de base minimal – une allocation universelle de ressources de base – afin d’encourager l’action collective de masse et la réforme partout où c’est possible dans nos sociétés démocratiques et ailleurs. Faisons basculer le monde ancien par ce « Kairos » du changement climatique, ce retour à nos vrais besoins organiques de vivants, cette occasion psychologique et politique qui peut se révéler décisive pour adopter un revenu universel d’existence versé à toutes et tous sans conditions de ressources.

Nous rejetons ainsi l’unité arithmétique fermée ou abstractive en économie – le fétiche du lien A vers B qui vaut 1, 2, 3 etc … – comme valeur précieusement exacte, digitale, censée mesurer parfaitement le vivant, ses pertes et ses gains, et refusons aussi toutes les sciences actuarielles qui prédisent et contrôlent l’avenir de nos sociétés ; sciences issues d’une idéologie de l’économique pur devenu la grande pourvoyeuse de programmes politiques déconnectés de la réalité de la crise climatique et du changement d’échelles de mesures de toutes les choses, les événements, les discours et les êtres vivants qui font notre milieu de vie. (Pour combien de temps encore et dans quels espaces d’incarnation sociale nous vivrons ?)


Fragments d’un monde détruit – 47

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