Âmes mécaniques

«L’homme est sur la terre comme un soldat,
et son existence comme celle d’un mercenaire ;
ainsi l’esclave soupire après l’ombre,
et l’ouvrier attend son salaire.
J’hérite de même des mois du néant
et l’on m’assigne des nuits de douleurs. » (7,1-3)

« Le livre de Job» cité par Antonio Negri dans « La résurrection de la chair » in « Job, la force de l’esclave », p.125, Traduit de l’italien par Judith Revel, Bayard, 2002.

Quel est ce défilé blanc et noir, ce délire rythmé de silhouettes,
qui sort des bouches sombres de nos sous-sols,
qui trépignent, éructent et trébuchent les unes sur les autres,
le souffle court, la bouche pleine d’ombres, et les yeux tendus et vides,
en direction des bâtiments gris-spectres,
des nourritures brûlantes et des édifiantes suspendues,

Vêtus de soies chères d’un bleu-cobalt,
les dresseurs de tort accueillent et font les pitres sur les machines,
les pieds enfoncés au sol dans des souliers de cuir.
Et leur temps à tous et toutes est minuté au cordeau,
il vrille sur le clavier de leurs cerveaux, des minutes de fer, bien pleines,

Chacun de leurs gestes coûte un large morceau d’abîmes,
Ceux noirs et rouges sangs, qu’avalent les grands directeurs,
des fabriques d’aurores, de vies rapides et de ciels liquéfiés,
et dans leurs étalages de marchandises, des bouches, crient,
la gueule ouverte en famine, sur un néant de consommation,

Je t’en prie, regarde enfin leurs yeux vides, leurs poing serrés d’esclaves,
ceux qui zyeutent les formats des corps consommables,
et remettent toujours à l’heure zéro, leurs temps-images,
Ils sont muets quand on les interrogent,
Ils ne savent plus rien dire par eux-mêmes.
Ils jouissent dans la mort et veulent travailler en cadence.

Car le Temps de la scansion, du psychodrame et de l’alerte,
rabat les dissidents-es dans des nuages de rêves standards,
celui du mot d’ordre ferme, définitif, celui là partout se mérite,
tant et si bien qu’ils l’avalent joyeux au trouillomètre,
le feu battant dans leurs veines gonflées par l’importance,

D’être présent partout, ici à tout moment
dans les pensées froides et visqueuses des requins,
ceux qui rient en cadence froide, satisfaits, par le net-stroboscopique.
Quel est leur monde de systèmes clos, de nouveaux compacts,
leurs simulacres de vies, aux sourires dramatiques bien identifiés ?

Ils font la guerre, seuls, logés dans des arrières-mondes,
détruisent toutes les vraies sorties, les destins et les issues,
numérotent les masses et annihilent les rêves des fous,
et par la lame du néant, le fil de la mort-coupante,
ils déchirent le voile de l’illusion, de la beauté vive,

Le béton, le sang, le verre et l’argent sont leurs éléments,
les vitres froides des télévisions dans lesquelles ils se mirent,
sont posées partout dans leur face à face lisse, monochrome,
Ils font partie des collections d’âmes pilées, sans personnes,
que se montrent les dresseurs de torts pour tromper l’ennui,

Au dessus encore, sont les contrôleurs de ciels et de consciences,
de vrais sadiques vivotant, experts en faux raccordements,
qui font exécuter dans la nuit, dans un assourdissant silence,
par justification ultime, toutes affaires incessantes,
les âmes bon marchés des jeunes filles et garçons, infectées d’étrangetés,
Dans leur bouche large, ouverte et leurs dieux sinistres,
remuent des langues noires, malades et figées,

Attention à ces esprits rigides, poussiéreux, très rabougris,
aux grands corps-morts fixés dans l’obscurité, et niés jusqu’à la lie,
ils vivent hors de l’Humanité, survivent à peine pour l’ailleurs,
à l’intérieur de grands livres aux pages immortelles,
leurs psalmodies sont un ramassis de paroles de défunts,
qui prétendent imposer leurs mondes affreux, inertes à la jeunesse.

N’écoute jamais, mon ami-e, leurs chants sinistres, ces oiseaux lugubres,
ils conseillent la mort, le martyr et le renoncement,
la souffrance fixée est leur monnaie de rétribution courante,
la fin de toutes choses vivantes, belles, et libres,
Réellement il faut souffrir pour mériter ce paradis d’imbéciles.

Et leurs discours de petits généraux courroucés,
baignant d’écrits militaires, et d’une économie du don sacrée,
sont pompeux, rigoristes et dénués d’humour,
Ils sont sans rêves, sans espérances, ni raisons fermes,
ils sont taillés bien droits, univoques, sans le corps des femmes.
qu’ils haïssent, refusent et défont dans chaque rue,
chaque maison, chaque cité du Monde libre.

MP – 06012023

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