Une fenêtre vers l’enfer

La monnaie comme le signe d’une langue mathématique sclérosée en tant qu’entité fétiche universelle, produit de mesure totale, magique, flottant et fantomatique, d’un système mondial a-social reproducteur d’inégalités criantes et de privation de soi, confisque la relation humaine pour l’enfermer dans une transaction pure à l’aune d’un étalon de mesure financier abstrait, jamais réalisé dans la vie concrète, commune et ordinaire. Valeur sans valeurs, matériaux uniques de l’enfer religieux et bien terrestre, absolues ridicules, mantras du néo-libéralisme et de l’autoritarisme contemporains, les monnaies privent de facto de liberté d’agir toutes les sociétés humaines et imposent la solitude, l’exclusion et la frustration aux participants de cette folie organisée. Tout se mesure à l’aune de l’argent, tout s’achète, se vend, tout se vaut, et le corps humain vulnérable sensible, capital désincarné de l’absurdie financière, s’use à exécuter transactions sur transactions de forces, investies dans du pur abstrait, qu’elles soient physiques, musculaires ou cognitives.

Le grand Nihil religieux, capitaliste et autoritaire qu’est l’argent, ce monstre mortifère, ramassi de toutes tensions planétaires et qui avale toutes les valeurs humaines, permet le jeu des échanges partout et à tout moment, et rend possible l’immatériel massif intégré dans nos rapports simples aux choses physiques, le physique bu, oublié, absorbé par l’outre-monde de la valeur de l’argent, l’âme numérisée, mécanisée et recluse dans des limites de calcul strictes de l’échange entre le vendeur et l’acheteur. Rien de pire n’a été créé que l’argent qui broie les sentiments fragiles et la volatilité des êtres, rend plus avides les puissants et plus malheureux les plus vulnérables ; il porte le masque idiot de la réussite a-sociale, inhumaine, et tue par sa fixité même, la communication sensible.

Avec ce fétiche de la consommation historique, les acteurs hyper rationnels, calculateurs de marchés jouent comme des enfants soldats, sacrifiant des vies incarnées, en sanctifient d’autres, sans jamais connaître leurs existences. La matérialité vivante ainsi effacée, les systèmes économiques autoritaires comme l’hyper-capitalisme de prédation ou les régimes autoritaires corrompues, cupides, par ses différentes facettes du fétiche pur – monnaie, signe numérique d’une puissance largement fantasmée – avancent comme des monstres d’abstraction religieuse qui nient la valeur concrète de la vie humaine, l’existence des machines et l’importance de la vie des bêtes et de la biosphère.

Le pauvre est pauvre à l’évidence à cause de l’argent et jamais pour une autre raison-simulacre fabriquée historiquement et souvent reliée à un système moral de justifications (mérite, travail, effort, compétition) par une logique de marchés, parce qu’il ne peut pas justement en posséder de l’argent selon les règles du marché. Il est exclu de la possession des « biens », se trouve écarté de la jouissance de « services » et plus largement survit dans les marges organisées du système social. Il est toléré comme on tolère une maladie à l’intérieur d’un organisme tendu vers la santé.

La socialité naturelle ordinaire est ainsi refusée par les pantins-joueurs du marché dont les interactivités quotidiennes font et défont des relations devenues par l’intermédiation du signe-A, inhumaines et invivables. Comment en est-on venu à croire, possible, vivable et désirable, un monde dans lequel la relation sensible aux choses et à tous nos autres est coupée par une médiation affreuse, cynique, et sinistre (cartes bancaires, terminaux de paiement, puces de bio-hackings injectées sous la peau, codes barres, étiquettes pour automates de transaction, paiement sans contact) ?

La valeur métaphysique de l’argent est ainsi comprise comme une abstraction pure déliée de l’approche concrète, matérielle, ordinaire des corps, comme une violence sacrificielle qui tue les machines de solidarités désirant-es, détourne l’instinct social de l’Humanité (tous ces émotions démocratiques comme la sympathie ou la compassion) de sa fonction même pour créer artificiellement cette dimension magique, interne, occulte et obscure, dans laquelle s’enferment les individus-consommateurs pendant toute leur vie ici-bas. Comment ose t-on indexer la valeur d’un agent social, d’un être vivant, sensible, cet être humain absurdement et toujours travailleur, sur l’argent qu’il coûte, qu’il rapporte ou qu’il gagne en société ? De quoi est fait l’argent sinon du vide qu’il impose à la relation humaine, de cette absence creusée dans un rapport de forces nouveau qui émerge avec la mise en contact d’un acheteur et d’un vendeur sur un marché social et économique ?

L’abstraction pure du fétiche monétaire réduit les vivants à obtenir de hautes luttes leur prix courant d’échange sur un marché de valeurs relatives, pareils à des individus réifiés, aux conduites ressaisies comme des variables d’ajustement du marché figées dans l’axe pur de la transaction immatérielle. La carte bancaire, la blockchain, le code et la puce informatique, sont devenus les objets du néant ; ils ne représentent rien, n’agissent sur rien, ne font rien de concret ; ils expulsent la communication de son site de matérialité, d’effectivité symbolique et de transformation de soi, rendent toutes choses, toutes interactions vaines, absurdes et inutiles car seul compte le résultat obtenu en argents. Le vide d’abord ennuyeux puis réellement inquiétant qu’ils rendent possible, dans la vie des êtres sensibles, est tel que le désespoir se lit dans chaque acte, chaque interaction vivante incorporée, dans un système d’échange de flux et de stocks qui exploite un langage mathématique – x, y, z vaut tant par le rapport numérique A, x-y-z, B – pour se repérer dans l’espace et le temps.


Fragments d’un monde détruit – 46

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *