Signes du vivant

L’intérêt d’un calcul stratégique fait en matière de capitaux et de compétences-outils pour une machinerie économique et une technique prédatrice des milieux sociaux-naturels est d’alimenter un monstre froid, avide de temps optimisé, délié d’une dimension expressive des vivants ; monstre cynique qui avale par le plaisir, toutes les tentatives dissidentes à son règne du « tout se vaut, tout s’achète et tout se vend ». Quand les expressions sont réduites à des étiquettes valides portées par des corps assujettis, qui déclenchent à la manière d’un code barre, la bonne adhésion à un système social-linguistique, quand parler, écrire, représenter sont des instruments purement fonctionnels utilisés pour perpétuer une domination symbolique, les seules formes de libération sont ouvertes par les artistes, les dissidents, les contre-ordres, et l’absence de logique de système.

La langue de l’Art est différente de la langue techno-administrative, elle ne fonctionne pas correctement, elle déplie l’univers d’un centre-aimant par la guerre au milieu et redéploie les extrémités des corps et la différence de l’Esprit ailleurs que dans ces corridors du pouvoir. L’Art est donc directement politique, il permet la survie de ce qui devient, libre, rend possible l’existence de singularités et ré-ouvre l’appétit d’un monde affamé. Son temps est différent du temps réglementaire des complexes techno-administratifs, du temps optimal des sociétés de droits privés. Il n’est pas linéaire, optimisé, rationalisé, mais cyclique, non hiérarchique, perméable, et jamais indépendant de ses espaces-temps incarnés. Il n’est pas le résultat d’un calcul sur les vivants qui optimise leurs tâches sur une chaîne de production et de logistique.

L’Art est l’expression la plus universelle, elle réunit des forces, des subjectivités, des interactions, par delà des mondes symboliques privés, dans la ligne d’un horizon psychologique et politique ouvert partagé partout à tout moment. Par la circulation des signes-symboles sortie d’une œuvre collective qui referme dans les livres-témoins, les réponses singulières des créateurs-trices, l’art combat le caractère pesant total, éternel, de l’œuvre, pour ramener nos capacités à dire et à lire le monde, à nous exprimer, dans nos vies ordinaires. Le « vouloir dire » avec confiance et certitude implique la possibilité d’un accord entres vivants dans un langage organisé, fluidifié, une « forme de vie » qui déploie toutes nos activités entrelacées, l’expression, l’intercompréhension, la reconnaissance des différences créées par la rencontre de l’Art des auteurs-trices et des lecteurs-trices des forces et des mouvements vitaux du monde.

L’art de l’écriture comme l’art de la lecture est un art du mouvement, une technique et une forme travaillées, partagées, qui impliquent des représentations, des usages particuliers et des situations de la vie ordinaire qui sont racontés, décrites, transmises en étant réincarnés à chaque instant de lecture d’une œuvre qu’elle soit collective ou individuelle (livres, journaux, films, séries, théâtres). A chaque fois, c’est un nouveau monde qui émerge avec ses personnages, ses intrigues, son espérance propre, sa raison d’être spécifique. Ainsi la reconnaissance d’un « nous-autres » et l’inter-compréhension sont deux mouvements fondateurs de l’existence du sens pour les autres et nous-mêmes.

La puissance sceptique du « meinen », du vouloir dire, et du signifier par une voix vulnérable, inquiète jamais univoque, doit être ainsi entendue, accueillie, considérée comme la possibilité d’un changement de soi et la présence d’une valeur intrinsèque, d’une valeur possédée en elle-même et hors de toutes relations particulières ou relatives. Nous vivons dans un monde de signes, nos corps sont traversés par des faisceaux de signes, des sémioses concrètes (émotionnelles, sentimentales, affectives, politiques), et dans cette dynamique sémiotique, la reproduction d’imaginaires sociaux-naturels maintient le cadre d’une compréhension vivante de notre planète-monde ; ses incarnations mobiles, sa logique propre et ses références internes. Je suis lié aux autres autant que les autres sont liés à moi, nous nous lisons mutuellement et au cœur de cette interaction vivante des esprits et des corps, je me fais ouverture et trace d’un passé commun et accueil et maison symbolique pour un potentiel futur.

Fragments d’un monde détruit – 45

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