« Les cinq cents pages de cette œuvre sont réparties en questions et réponses. Ces dernières viennent d’un ancien domestique un peu sourd, et gardent d’un bout à l’autre la respiration et les tics particuliers à un individu dont l’identité est certaine : en somme, il s’agit d’un monologue interrompu par les questions … Les questions de qui ? L’interlocuteur du domestique est sans doute un être dont le métier consiste à poser justement des questions : un policier, un curieux, ou tout bonnement l’autre. Mais, au fur et à mesure que le livre se déroule il apparaît que cet interlocuteur peut n’avoir pas, contrairement au domestique d’identité précise. Il se peut qu’il soit, de la part de l’auteur, un simple truchement d’écriture destiné à provoquer le plus de rebondissements possibles. »
Alain Bosquet, Article du Monde du 29 septembre 1962, Archive, à propos du livre de Robert Pinget, « L’inquisitoire », Minuit, 1962.
Ce qui tombe par ses murs droits, durs, rectilignes,
est une absence de mouvements, un paradoxe,
un système froid, calé sur les mesures indignes,
un monstre d’artifices étatiques, sans liaisons, ni forces,
une machine à preuves, construites, sans raisons,
quand les lettres grignotent l’intérieur des corps,
et ce feu qui prend la masse aux robes grises et blanches,
pour la consumer toute entière et s’enfuirent,
laissant derrière des lambeaux de souvenirs et de spectres,
de mornes instants futiles, voués à disparaître,
Cette ombre que tu veux fabriquer t’échappe,
elle fuit dans les nuages si lourds de matières,
pris par l’orage électrique, ce rose magnétique,
un horizon bleu-mauve inutile figé par le ciel,
brisés dans des espaces-temps bien conformes,
Il n y’ a qu’une ouverture précise pour toi, un alpha bien réglé,
qui réunit l’attente, l’aube et l’envie folle d’être,
ici et là bas, en même temps, dans cette ubique désir,
pour toi seul, mon ange de glace et d’écumes,
créature de la nuit infinie et de l’oubli,
Tes yeux d’acier bleus-noirs se sont refermés,
en regardant vers soi et sa forme intérieure.
Qu’ont ils vus sinon l’absence de devenir et d’espoirs ?
De quoi sont-ils faits sinon la guerre contre l’existence ?
La guerre des administrations du verbe et de l’identité.
Toute cette foule de gardiens, qui, obsédés par l’essence,
des choses et des êtres fabriquent le fixe, l’inerte et le mort,
le devenir refusé et l’absence de sens pour le futur,
ces générations d’enfants-signes vont périr
dans vos systèmes de calculs, froids et cruels,
la frénésie qui expose par les signes, le son et l’image,
déployée partout dans un monde atone, invisible,
cette ligne transparente creusée dans un cœur de machine,
fait monter une lente obscurité plus grande que la nuit étoilée,
Quel est donc cet empire de signes, et l’instrument de ton désespoir ?
Machine à lire, à périr, machine à vivre et à transcrire,
tous les audio-scripts débiles, ces formats tirés du néant,
dont le sang bleu dégouline sur les ordinateurs,
les doigts pliés sur les claviers rigides, découpés,
en lettres-codes insérées dans la solitude,
l’inquisitoire immense est cette fabrique du néant,
qui aligne sur des lèvres opaques, fermées, scellées,
des phrasées désincarnées, éloignées et inutiles,
qui fabriquent ce grand secret des paroles et des lettres,
et mènent confiantes, absolument, ce procès parallèle au Monde.
Veux-tu te rendre, ré-ouvrir les yeux et faire partie du procès,
des grands requisits imposés du sens figé, encodé, traduit,
toute cette nature des choses déjà là, occultes ou figées,
cette éternité du verbe, qui partout, tout le temps, a fixé l’être,
la substance, l’idée, les qualités et l’intelligible.
Veux tu renaître dans le feu des dissidents, des exilés,
dans le mouvement hasardeux de leurs langues,
et le sort des machines mises au service du sens.
Nommer est seulement faire exister, non identifier,
rappelle toi du nom, de ce qui advient vivant, avec toi.
Souviens toi du sens de la promesse,
cette expérience de l’attente et du chemin inconnu,
qui dans la chair a marqué une psyché forte, un son,
un souvenir vibrant, choyé, infiniment dans ta mémoire,
toute cette expérience du contact est notre seul espoir.
MP – 10112022
