« Il faut maintenant appliquer au corps vivant ce qui a été dit de la partie. En effet, l’analogie qui existe entre une partie et une partie, existe entre la sensation dans son ensemble et le corps tout entier capable de sentir, en tant que tel. Et ce n’est pas le sujet qui a perdu son âme qui est en puissance de vivre, mais celui qui la possède. La semence et le fruit sont, en puissance, un corps de tel sorte. »
Aristote, « De l’âme », livre 2, chapitre 1, p.104-105, traduit du grec par Pierre Thillet, Gallimard, 2005.
Animal superbe aux yeux de billes noires,
toi qui vit du silence dans la nuit,
le court silence des machines arrêtées,
dressant à l’écart de cette vitesse folle, mécanique,
le voile de l’invisible présence du monde,
Pour tout les autres humains jetant leurs regards,
autour de la terre fraîche que tu tiens, ce cristal pur,
jamais brisé, jamais franchi, toujours là,
par où nous traversons comme des fantômes,
les souvenirs noirs des vieux et branlants systèmes,
la feuille humide remplie d’eaux et de sèves,
la terre et l’humus frais, meuble et grasse,
quand nous posons nos membres déchirés, si lourds,
foulons à peine tes chemins de lumières,
quand hésitant, craintif, l’animal est cet étrange fugitif,
Quand il s’échappe plus loin, et qu’il faut des heures,
pour l’entrevoir à nouveau, libre, au détour d’une rivière.
Spectres des automates, figures livides et mornes,
toute cette architecture froide, si calibrée au millimètre,
pour nous humains, existants et ombres, hors du vivant,
ces réseaux d’artifices, de bruits, de bétons, de métaux,
dois tu périr seul par la combustion des forces,
par tous ces matériaux brûlés sans consciences,
peux-tu garder l’œil aux aguets, fébriles, pour l’autre,
l’être radicalement autre, ce fragile vivant qui nous regarde,
car il n’est rien qui dure dans ton cercle-machine,
ce cache-misère de l’espèce, cette supercherie froide,
toute la violence absorbée dans la peau des monstres,
la puissance du plaisir immédiat, auto-consommée,
la guerre menée contre les gêneurs, les inconvénients,
Vouloir disparaître en toi, terre de sangs, de prières,
quand la tranquillité de l’horizon apaise les nerfs,
tous nos regrets fondus en une musique douce, liquide,
la musique de l’amour et de l’admiration folle,
pour la nudité des corps et la frayeur des animaux,
Vivre de l’océan immense, des forêts apaisantes,
du désert à l’horizon sans limites, des montagnes de glaces.
Vivre en deçà des alertes, des conditions, des principes,
de la moraline grégaire ; cette liqueur douce-amère,
cette nourriture des bêtes aveuglées et sans voix.
Retrouver la forme du fragile, cet espace en désordre,
ce temps apaisé, qui, goutte à goutte, circule,
dans la texture du sensible et de la veine fascinante,
n’est ce pas se fondre dans des silhouettes nombreuses,
des silhouettes de matières qui découpent l’horizon,
une vue d’espérance folle, glissante, dans l’éternité d’un instant.
MP – 21102022
