Le complexe des cages

« Nous ferons une brèche
aux cieux
dans le bleu entre-ouvert
Nous franchirons
les puits de pierre.
De ces lits
un fils d’ouvrier naîtra –
le guide du prolétariat –
Pour eux
déjà
le globe terrestre est petit.
Et la main
alourdie
de bracelets
la masse
entrelardée
du capital essaie
de saisir
la gorge d’autrui.
Ils vont,
claquant,
cliquetant de leurs fers. »

Vladimir Maïakovski, « Vladimir Ilitch Lénine » in « A pleine voix : anthologie poétique 1915-1930 » traduction du russe de Christian David, p.303-304, Gallimard, 2005.

Petite fille frêle, innocente funambule heurtée par l’amas de signes,
tout ceux sortis de la planète creuse, bigarrés, innombrables,
aux vêtements-médias tachés de sons, de lumières, d’images.
Toutes ces vignettes mobiles, ces décalques aux bétons morbides,
des trains vétustes, des couloirs liquides, des affiches mouvantes et pleines,

Vois l’absence de l’existence, la nudité frappante derrière les masques,
cette superficie de la guerre, où l’argent circule par les bouches,
ouvertes, hurlant un silence de papier, blanc et froid, des paroles qui empêchent,
la musique des foules, des groupes, des sociétés à l’horizon,
ne franchit jamais les seuils des cages d’acier et de verres,

Ne vient pas ici réclamer un pouvoir, un groupe, une langue, une force,
car le on t’a voulu seul, si authentique, pris dans les looks du zoo-forme,
enfermées entre ces barreaux invisibles, fabriqués ailleurs, pour l’unique,
dans cette niche d’enfant-monstre, cet absolu confort, le règne tranquille,
adaptée seulement aux configurations larges du malheur.

Et la vie entière souffre, toute cette volonté perdue, jetée dans les gouffres,
d’un intérieur monochrome, métallique, cet écran liquide chaud et délicieux,
où je me déploie avec plaisir, nageant dans le calcul glacial pour toute conduite.
Je bois les couleurs de la fabrique, de l’usine à rêves,
la fabrique des k solitaires, des atomes perdus dans la guerre. 

Et je ne fais rien ensemble, avec d’autres ; seul je confirme,
j’applique les ordres, je suis les directions, j’exerce les fonctions du programme,
et ma souffrance sur le marché ouvert, pour le réseau mutant, pèse de l’or,
des rôles condensés, et des kilomètres de distances jamais franchies,
le goût métallique du cuivre, le froissement des billets, les puces grésillantes,

Dans ce complexe d’ordres, glacé, transparent, identifier est la seule règle,
des hommes-chiens, des femmes-pièges, des enfants-obéissent,
ils forment la cassure des liens, le même souci d’un moi débile, famélique,
cette créature qui vivote toujours seule, et ronge l’intérieur des crânes,
Tu ne sais pas encore de qui tu tiens, vers quoi tu espères,

Il y a seulement cette distillation des nuages dans tes yeux,
Cette poudre d’espoirs, bleue et blanche, qui s’évapore au fond des cerveaux,
Et jamais plus tes paroles atteignent autrui, dans cette prison fatale pour nous,
tu as seulement le loisir d’occuper le temps pré-construit ;
l’espace des jours, le temps de la Nature immense, au delà, n’est plus visible,

Cyber-actifs, réseaux sociaux intégrés, filets de méta-données,
Tout cette culture des traces, cette recherche de l’intensité maximum,
l’intensité du plaisir immédiat, forment cette esthétique du vide,
l’esthétique fonctionnelle des corps, des bâtiments, des loisirs,
A quoi ressemble la limite vers ton intérieur que tu n’as jamais franchie ?

Je ne vois plus rien hors du disponible, du geste brutal de se saisir,
hors des impasses multiples, des frictions de couleurs admises,
hors de l’immédiat qui tranche, fait plaisir, et puis sépare,
l’instant minute coule sa vitesse froide dans nos veines,
ce grand Nihil, ce danger capital, a pénétré l’aube du monde.

MP – 15102022

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