La gestion hyper-différenciée des intérêts et des besoins culturels et organiques des individus des sociétés modernes dîtes avancées, par la sphère économique et une politique libérale aboutit par un chemin étonnant à une possibilité de croyances collectives et d’uniformisation des intérêts et préoccupations de masses, sans pour autant évacuer la question de la liberté politique. En démocratie, ce qui nous fait être différent et approfondir notre libre subjectivité est de fait ce qui en même temps garantit l’attention à un autre que soi. Dans les régimes autoritaires, là où l’État est censé s’occuper du bonheur des citoyennes et des citoyens (dans les pays où se sont développées des croyances d’État quelles que soient leurs formes, en Chine, en Iran ou en Arabie Saoudite , là où la religion ou l’idéologie politique est une, univoque et imposée violemment à nos croyances privées), la peur est le liant massif de l’aliénation des individus et l’univocité d’une société fermée aboutit au dessèchement des croyances et au rabougrissement des interactions collectives.
S’intéresser à la profondeur du subjectif, aux dimensions libres et créatives liées à la construction sociale du soi permet d’inclure dans la fabrication du social même, un dialogue fécond entre le « je » créateur, le moi social, et le soi (se prendre soi-même comme objet dans la perspective de l’autre). Ce dialogue fécond déjà politique va de pair et constitue un des socles de la démocratie pluraliste car il approfondit des perspectives communes sur les choses et les événements tout en respectant les différences subjectives. Ce qui est la marque des états religieux fondamentalistes ou autocratiques est précisément le refus du dialogue entre croyances, la négation des préférences individuelles et le rejet du pluralisme social, culturel, politique et médiatique.
La subjectivité est donc une chance fragile souvent agressée par une Histoire objective, cette œuvre imposante, féroce, dont l’incarnation étatique est parfois si violente qu’elle détruit l’individuel, le particulier, sa parole, ses écrits, ses croyances autres que celles organisées et imposées par des brigades d’officiels, ligues de vertus et autres visions fausses, déformantes du monde naturel. Une perspective trans-nationale, autre, supérieure lorsqu’elle se découvre avec des formes de communication nouvelles (la propagation des dimensions de la révolte sur l’Internet) permet de supporter la dissidence, de relier des subjectivités de par leur monde commun, de former la puissance d’un collectif de résistance.
Jamais, nulle part, l’État n’a pour mission de faire le bonheur de ses citoyens, citoyennes et administrés ; croire cela c’est admettre une caractéristique majeure des sociétés autoritaires d’où qu’elles viennent de l’Iran théocratique jusqu’à la Chine autoritaire, qui consiste à confondre le bonheur individuel et l’application de la loi résolus tous deux dans l’État. Croire possible une adhésion spirituelle, matérielle et symbolique des masses à un projet unique de sociétés nous fait penser au sens de ces dystopies radicales inventées par Aldous Huxley (1894-1963) ou George Orwell (1903-1950). Malheureusement cette ambition irrationnelle , injuste et démesurée, de fabriquer le bonheur d’autrui est bien là présente dans l’histoire de l’autoritarisme renaissant du XXI° siècle.
Alors dans la solitude la plus profonde, l’individu enchaîné perçoit le chemin vers la liberté parce qu’il est déjà libre intérieurement que Dieu lui parle ou non, qu’il soit croyant, agnostique ou athée, chrétien, juif, communiste, capitaliste ou musulman ; et cette liberté intérieure est une richesse extraordinaire, elle ouvre sur des horizons communs, et permet de former pour le futur un monde d’actions tourné vers une dimension universelle de la vie hors du modèle autoritaire historique. Les voix plurielles de la dissidence (le combat des femmes iraniennes, la lutte contre l’État tyran en Chine ou en Russie) sont une brèche creusée dans la société autoritaire ; elles coupent la parole officielle et dogmatique de ses justifications que sont la négation de la vérité de l’autre, la falsification des faits, et le repli sur soi par la peur panique d’être dénoncé pour sa différence et sa subjectivité par les polices des mœurs, des jugements et de la culture.
La liberté intérieure construite dans la subjectivité, son silence, ses voix plurielles et sa force, sont ainsi indestructibles.
Fragments d’un monde détruit – 33
