« Quand tu as reconnu qu’il fallait faire une chose et que tu la fais, ne te cache jamais pour la faire, même si le commun des hommes doit la juger défavorablement. Si cette action est mauvaise, c’est elle-même qu’il faut fuir, mais si elle est bonne, pourquoi s’inquiéter de blâmes injustifiés ? »
Epictète, exercice 36, in « Manuel », p.70, traduction de Marcel Caster, préface de Giacomo Leopardi, Rivages,1994.
Nous sommes les corps désœuvrés, gérés en masse, montés sur les chaînes,
la même traduction pour maintenant des ordres dans nos décisions,
Et partout règne le calcul liquide, absurde des coûts sur échelles,
les prix-flammes qui percutent ici et la valeur proche de l’illusion,
Nous sommes les blocs de résultats froids, et bien propres de leurs intentions,
et notre figure est brouillée, les traits creusés, le corps las, amassé, toute cette nuit,
traversés des diagonales des désirs, des pseudos-sujets factices,
ce corps ne ressemble à rien ou à tout ; c’est un vêtement flou, si pratique,
que l’on se met par ailleurs, toujours, tout emplois du temps gardés,
Nous sommes les exploits fous, les mêmes performances bornées et vivantes,
Qui achoppent en même temps, sur le couteau aiguisé des jours.
Les mêmes pulsions contrôlées, le slogan pratique glissé dans la bouche,
ce ramassis de langages froids-mâchés à pleines dents,
qui se figent dans les vitres blanches, et les tableaux souvenirs,
et appellent la longue guerre si lasse pour une longue nuit ardente,
la même sonorité du désir, un puzzle mental plié dans les objets.
Livres, films, sons, mémoires, fantasmes remises en séries,
les images et musiques multiples et le récit des outres-mondes,
tout cela inclue, détruit, recrée, par l’argent et la violence.
Hors du monde de la Fabrik’Art, de l’art tranquille, consommable,
cette industrie du moi-misère, de l’auto-consommation,
érigée sur la peur d’être soi vraiment, libre, enfant et confiant.
Nous devenons autres, seulement par l’exercice collectif de la raison,
plus loin et au delà d’une machine de désirs enfermés,
nos forces rejoignent les éléments ; feux, eaux, airs et terres,
et se déploient plus loin que cette possibilité du monde,
Nous sommes l’intérieur des foules, des objets et des masses,
dont nous sortons, libre, au travers du magma, du désert et des flux,
centrés sur la consommation rapide, illusoire, mécanique,
des corps du fantasme, des mannequins inertes et sans âmes,
qui bougent, tellement rapides, selon un script toujours égal,
cette mécanique des fluides inutiles qui dessert la vie.
Devant ce monde des fonctions-désirs, alignées, bien rigides,
qui alignent les corps tendus, les projections des âmes bon marchés,
bloquées dans les vitres mémoires ; les rats du médium, sanglants,
nous sommes les matières neuves, les nombreux diamants bruts,
qui détruisent leurs cages et demeurent nouvelles, éloignées et diffuses.
Nous sommes le présent lumineux, le feu agile du Temps,
qui dévore les lourdes machines à utilités, les calculs si mornes,
et laisse ouvertes les frontières fragiles, tangibles par où passent,
les créatures vivantes, les nombreuses bêtes étrangères,
jaillissantes du repos, guidées par l’étoile ; notre brûlant-minuit.
MP – 30092022
