Le temps des chimères

Une implacable loi issue des nécessités organiques travaille en direction d’une adaptation aussi mécanique et forte des humains que peut l’être une loi d’évolution naturelle. La sexualité reproduction ou la sexualité libre sont prises en charge par un système social et économique de tout temps imposé et égal, capable de rendre superflus les écarts, les révolutions, les résistances, à cette même loi naturelle dite vitale. Ainsi tout ce qui est visée est la satisfaction pulsionnelle immédiate des corps hors de l’interrogation sage et sceptique sur le sens de nos actions, hors de la dimension réfléchie du Temps.

Le monstre hédoniste qu’accompagne l’hyper capitalisme est ainsi un outil et un motif de contrôle des masses car cette force de la sexualité permet la réduction à un moteur immobile, perpétuel de l’action – une cage complexe – et l’exclusion de toutes demandes de changement de sociétés, de conduites et de civilisation. Nous sommes ainsi soumis durablement à cette loi naturelle parce que nous sommes des êtres vivants organiques vivants dans une société capitaliste. Et le devenir autre, la proposition d’une conduite nouvelle, respectueuse des formes de vie autres que la nôtre, impliquées dans l’avenir du monde, est immédiatement perçu comme un danger pour le sens du projet de cette société. Consomme, tue, baise et détruit ; l’autodestruction est implicitement valorisée comme un programme métaphysique de réalisation de soi.

C’est le temps des chimères, des monstres et de l’oubli, et ce temps restant hors du présent de la jouissance peut décider et faire autrement qu’être assujettit à une forme de vie capitaliste qui fait de la prédation industrielle et sexuelle une forme partagée de la conduite collective. Cette fabrique des cages-plaisirs dans lesquelles s’enferme chaque individualité est issue d’un complexe de normes médicales, de règles comportementales, d’impératifs socio-économiques ; elle referme la possibilité d’être libre, de s’échapper ensemble, de cette loi naturelle nécessaire, violente et implacable.

La conformité de conduites individuelles à une logique de satisfaction pulsionnelle immédiate imaginée par la forme de vie capitaliste parvient à un degré de sophistication et de standardisation extrême ; là où un individu comprend sa propre vie différemment, une exclusion tacite le guette car il ne participe plus à la reproduction du sens du régime culturel et psychologique du capitalisme. Discours, conduites, jugements moraux, ; tout est intégré violemment à un même mouvement collectif qui confond le bien avec l’utile, le plaisir ou la nature. La force de cette conformation naturelle des organismes vivants provient d’une absence d’alternatives, de l’oubli massif comme solution thérapeutique et d’une puissance redoutable des pulsions de mort et de vie.

Pouvons nous imaginer un autre monde que celui là qui maintient les femmes, les enfants et les hommes dans une autodestruction programmée, dans un futur enfermé, dans la logique et la technique sociales de la satisfaction pulsionnelle , organisée à l’échelle des industries et de l’économie ? Quand tu regardes l’état du monde social, naturel et économique, la pauvreté de la culture, l’exclusion sociale partout, la haine des différences subjectives, ne vois tu pas la nécessité de sortir du système de l’oubli organisé ; du moment que j’ai obtenu mon plaisir, peu m’importe la vie des autres, et la permanence infinie de la Nature. Cette décharge superficielle de la pulsion organique rend toute l’importance des choses, des événements historiques et du destin si futiles, éloignée de la crainte de perdre le bonheur de sa propre vie immédiatement organique, naturelle et instinctive.


Fragments d’un monde détruit – 32

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