L’idéologie de la transparence

La régression des droits de disposer de son propre corps (abolition de l’arrêt Roe vs Wade de 1973, destruction du droit fédéral de l’avortement qui avait été accordé sous le motif du respect de la vie privée de chaque femme) provient aussi d’une technologie psycho-politique d’exploitation des rapports « privés », intimes, à soi-même. Se battre pour l’identité culturelle, sociale et économique d’une minorité religieuse revient à investir le rapport à soi d’une force imposée, extérieure, hétéronome, dont l’effet douloureux est de rendre obligatoire l’aveu permanent, d’investir la sphère du privé, et de dégrader progressivement la liberté du rapport à soi. Par le biais des communications politiques régressives qui forment le spectre de l’autoritarisme aux États-Unis et en Europe, la liberté du rapport à soi est globalement combattue et niée au sein d’une forme d’irrationalité violente du pouvoir diffuse au cœur même des Institutions ; l’assaut contre le Capitole du 6 janvier 2021 en est un exemple inquiétant.

Le pire scénario d’une société autoritaire possible qui mixe les capacités techniques de l’aveu sous une contrainte sociale intériorisée (ne plus être seul, se conformer à l’avis des plus nombreux, avoir peur de sa différence, être performant, « avouer » ses fautes) avec la pénétration des consciences collectives sur des sujets majeurs du vivant (le sexe, la mort, la santé, la vie, le genre, l’éducation) peut très possiblement se réaliser dans des régions du monde autrefois démocratiques. Sans les combats des minorités, sans la guerre culturelle et sociale trans-nation, sans le libéralisme politique, et la préservation de la tolérance traditionnelle, la politique extrémiste de la pire droite religieuse peut s’infiltrer partout comme une maladie de l’identité et un refus du présent.

Si le terme « Transparence » est choisi ici pour qualifier un spectre idéologique contemporain, c’est d’abord pour souligner la conversion des forces régressives (racisme, négation des droits et des libertés, stigmatisation de tous les déviants sociaux ou naturels) dans une même technologie de contrôle et de surveillance appuyée sur les capacités techniques et politiques des lobbying et du réseau militaire, financier et juridique. C’est au travers de cette violence du droit « abstrait » qui renie les droits « concrets » durement acquis que cette forme d’assujettissement des masses, assez nouvelle, traverse les consciences des masses d’une sourde et lente inquiétude. Cette technique d’assujettissement est accompagnée d’une psychologie politique qui consiste à réduire voire à éliminer les capacités individuelles à décider pour soi-même de son chemin de vie personnelle.

A la guerre aux pauvres qui dérangent l’ordre dominant, à l’instrumentalisation idéologique du corps des femmes, à l’exclusion sociale et économique s’ajoutent ainsi la fabrication d’une sous-élite régionalisée faite d’une culture de l’entre-soi, de la Nation, de la force « armée » et de l’identité. C’est ainsi que le cauchemar du fascisme de l’entre-deux guerres revient nous hanter, ce même ressentiment haineux contre l’élite mondialisée, la classe possédante, qui nous soumet à un ordre culturel inquiétant (cette rhétorique haineuse et victimaire contre la conscience dite « woke ») indique combien le futur de la « forme de vie » démocratique est fragile. Suspendue à la capacité des régimes libéraux à s’opposer aux forces de la régression, cette démocratie doit partout être défendue notamment sur le plan social, économique et culturel car elle seule, rend possible la vie commune.

« Transparence » et « Conformité » sont les deux volets d’une anti-démocratie contemporaine, qui prend sa source dans une culture du repli identitaire qui catégorise, schématise, et exclut toutes celles et tout ceux qui sont différents et jugés « par essence » différents. Quand la puissance économique, d’un lobbying juridique et financier, assumée aux États-Unis, s’allie avec des politiques « démagogues » et conservateurs opposés à la transformation écologique du monde, nous touchons à ce risque élevé de basculement des sociétés dans la violence interculturelle et la guerre sociale et nationaliste. Non, « la forme de vie » démocratique ne peut pas imprégner nos conduites collectives, nos pratiques politiques trans-nationales à l’extérieur d’un monde commun, à moins de faire de l’idée même de démocratie un artefact politique réservé à une minorité. Nous devons faire la guerre à la guerre, promouvoir les différences des individus libres, soigner le lien social comme fabricateur de mondes et la tolérance culturelle et religieuse. Nous devons porter les formes de solidarité sociale, économique, et politique au cœur des mouvements « culturels » et historiques de progrès ; tous ces mouvements « vitaux » qui façonnent les esprits et modèlent les corps du futur.

Fragments d’un monde détruit – 21

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