L’étrange blessure

« CHASSEUR
ma constellation
vise
au point secret du sang : inquiétude …
et le pas s’envole sans refuge –

Or le vent n’est pas une maison,
Il lèche seulement comme font les animaux
les plaies sur le corps –

Mais comment tirer les fils du temps
de l’écheveau d’or du soleil ?
Pour le cocon du papillon à soie
dévider
la nuit ?

Ô obscurité
élargis ta mission
le temps d’un battement de cils :


Quiétude dans l’exode. »

Nelly Sachs, « Exode et métamorphose », [1958-1959], p.106, Traduit de l’allemand et postface de Mireille Gansel, Verdier, 2002.

Il y a ce cri muet qui monte depuis les membres,
le corps happé dans la nuit mauve et froide.
Toute cette mue de la respiration, près des autres,
Ici bat le rythme du cœur effrayé ; cette horloge de sang,
Remontée à chaque pas courbe, compté sur les pierres,

La même doublure se meut dans l’obscurité,
agrippant tous nos gestes par derrière,
retirant le sol invisible sous les pas,
de ceux qui restent devant nous.
Je ne vois plus rien par les yeux fixes.

Le liquide noir versé dans l’âme-machine,
a fait fondre le corps en un morceau fumant,
de basalte gris et de cendres poussières ;
il sort de cet indicateur nauséeux, lent,
les scansions des minutes qui s’enfuient.

La scène du monde s’est retirée en coulisses.
Derrière les lourds rideaux, les appareils du jeu,
font bouger les faux semblants et les cirques.
Toute cette foire d’objets mobiles, prévus, anticipés.
Je ne sais plus car le monde s’est retiré de nous.

L’incendie noir suit la course du cœur,
en creusant des galeries dans les ténèbres.
Plongé dans l’attente fébrile, angoissée,
le spectre fluctue en arrière, misant sur chaque geste,
la mise des morts, et du silence.

Le pari fou du monde s’évanouit,
à chaque instant, dans ta respiration.
Il ne reste qu’une hésitation large, lourde,
remplie d’attentes, d’avenirs illusoires,
et le silence est une merveille lisse, qui sculpte,

les sculptures de l’abîme et du son.
Le sel qui fond dans les cerveaux,
bleus et blancs, comme un disque de nacre ;
il tourne sur des montages de bois et de chairs,
et fait surgir le désir et la pression du sang.

Si tu viens par ici, dans l’horizon du soleil,
ne cherche pas la rencontre ou la lumière dans mes yeux.
Il y a encore ce rien qui soulève, qui brûle le corps arrêté,
qui pénètre l’âme par le froid bleu cristal,
les gestes partis, disparaissent dans les nuages.

Poussières, objets et surfaces sont venus
plier les ombres en prestes silhouettes.
Toutes quémandant des habits, des paroles, et des voix.
Quel est ce corps nu, ce fantôme qui saigne dans l’absence,
qui en retrait, ôte le sens des actes et des choses ?

Peu à peu, le fil du silence tacite se rompt,
les accords fuient et l’arrogance des bavards corrompt,
l’obscurité gagne partout les couleurs vivantes.
Quand cette doublure parade, ici et maintenant,
dans le sprint mécanique, le corps et la loi naturelle,

Ton visage effrayé, me dit qui je suis,
là au présent même du bras tendu,
et tes yeux gris ont fait fondre le ciel entier.
Le pardon est devant nous comme une promesse,
qui tient le monde en ordre par delà le sommeil,

Je te retiens dans les bras du poème,
le cirque rouge, la glace et le froid merveille,
jusqu’à ce que la mer ait engloutit tout le ciel,
Limon et suc dérangés captés par l’orage,
jusqu’à ce que le feu dévorant ait brûlé nos corps.

Il y a cette étrange blessure longue et lente,
qui parcourt tout le réseau des veines bleues et vagues.
Cette nuit qui dure cent ans, plus noire que l’oubli,
et la chute des accords, du sang mêlés toujours,
la nuit de l’esprit dans les larmes.

Retiens cette vague hésitation car elle va partir,
Plus au loin, plus longtemps, hors de nous-mêmes,
et notre monde va chuter dans l’errance des spectres.
Ceux là qui scotchés aux choses exécutent,
Les partitions noires, craintives, et sans buts.

Leurs exécutions lentes, froides, mécaniques,
font des choses sans reliefs, sans atours,
le froid couteau qui rentre dans les chairs,
la voix qui heurte, blesse et sacrifie,
toute cette vitale respiration, ce partage de différences.

Je me souviens de toi ;
de ton visage et de ton corps remplis,
de machines-désirs, de couleurs et de rêves.
Vient jusqu’ici par le chemin ouvert, par le temps et l’espace,
porter jusqu’à nous l’étoile vivante ; cet astre de l’image, du signe et du son.
Cette blessure de la terre vivra, à l’unisson, partout.

MP – 29062022

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