Au cœur du dicible

« Il semble qu’il y ait une nécessité inhérente à l’esprit de se manifester à travers les formes matérielles ; et le jour et la nuit, la rivière et l’orage, bêtes et oiseaux, acide et alcali, préexistent en tant qu’idées nécessaires dans l’esprit de Dieu et sont ce qu’ils sont en vertu d’attributs antérieurs dans le monde de l’esprit. Un fait est la fin ou l’ultime avatar de l’esprit. Le monde visible est le point d’aboutissement ou la circonférence du monde invisible. »

Ralph Waldo Emerson, « Langage » in « La Nature », p.42, [1836], traduit de l’américain par Patrice Oliete Loscos, Alia, 2014.

Crédit Photo : Mathieu Pomart

Le cœur bleu du cosmos avalé par l’orage,
qui retient le souffle des vents humides,
a pris tout l’horizon dans ses battements.
L’intercession pour l’azur, le grand silence,
Le même fil noir et bleu, qui découpe,

des parties de ciels, des blocs de nuages.
La pluie immense, ici tombe partout,
elle engorge le sable, les dunes et les rochers,
elle est douce et fière, si divine,
comme une main tenue, caressée avant la chute.

Large, fragile, enveloppante, ces habits liquides,
ont vêtu nos signes, nos corps d’un voile translucide.
Cette Nature ne se perçoit jamais en partie,
mais comme un grand tout harmonieux,
comme une percée dans la lumière.

La beauté de ce centre vague, irradiant,
cette buée mauve, glacée, qui saisit,
dans la gorge, dans la langue des poèmes,
dans le corps pénétré d’une douce harmonie.
La musique de ce monde est la musique de l’enfance.

Quand, juchés sur les épaules des montagnes,
nous dévalions à toute vitesse les pentes enneigées,
l’air par ce froid, divin, qui emplit avec délice tous les poumons,
Quand plongés dans l’océan vert émeraude,
nous filions la vaste toile d’une nage apaisante.

Cette relation intime du corps et du vent, cet exil,
là où les fils et les filles du soleil et du sel, ont ravi le beau silence,
ce trésor des dieux et déesses du paradis de l’enfance,
avant la chute dans l’objet, dans la jetée noire des gestes attendus,
avant que tout se réduise à ce froid calcul,
cette mathématique outrée, cendreuse et vide.

Qu’avons-nous fait du monde merveilleux de l’enfance ?
Par le naufrage de nos signes et le vacarme de la guerre,
A-t-il péri tout seul, sans bruit, en arrière des machines ?
Comment retrouver le goût des choses belles et simples,
Comment reparler la langue du silence et du feu ;
celle qui nous manque cruellement partout ?

Dans cette respiration qui pulse au cœur de l’orage,
cette avalanche de nuée et la révolution du soleil,
ont rendu toutes choses plus belles et grandes encore,
l’envahissement des corps, la sensation tout entière,
font rebattre l’esprit et les signes, le sens de la Nature.

MP – 01072022

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