LIBERA ME

Et dans le tourbillon de la vie vaine,
Soudain, tout a changé,
Ce n’était pas un bruit de la ville,
Ni non plus un bruit de la campagne ;
Il ressemblait, c’est vrai, comme un frère
Au grondement d’un tonnerre lointain.


Mais le tonnerre a quelque chose d’humide ;
Il vient d’en haut, de la fraîcheur des nuages,
Il est le messager de joyeuses averses
Pour l’ardent désir des prairies.
Ce bruit là était sec, comme l’enfer,
Et l’oreille désemparée
Ne voulait pas croire, en l’entendant,
Qu’il allait croissant, s’amplifiant,
Que de sang-froid il portait la mort
A mon enfant.

Anna Akhmatova, « Le cycle de Leningrad » in « Requiem : Poème sans héros » Gallimard, 2007, [1941].

La pluie immense ramassée en barreaux faits de béton et de verre,
descend en rafales d’eaux grises et bleues, la sensation d’être partout.
Il est bien temps de lever les armes plus loin encore, près du centre,
du tourbillon noir et de toutes les courses d’écumes, de rages et de terres.

Les machines crachent du feu et font renaître tous les morts…
C’est le temps qui vient dans leurs veines, battre des secousses d’électricité froide,
celle qui découpe les fleurs bleues des cerveaux, le dernier instant lumineux,
Et la guerre horrible est partout ; elle s’infiltre comme une maladie.

Les blessés depuis l’ombre trébuchent et les enfants des rues crient,
un long cri de détresse qui panique les bâtiments inutiles des pouvoirs.
Il fait froid ici et l’obscurité gagne à coups d’éclairs de nuits et de poussières.
Elle étend son Empire ; immobile clarté qui pénètre jusqu’aux os.

Les enfants de la guerre ont les yeux grands ouverts ; ils pleurent et saignent…
Un liquide rouge et bleu fait du drapeau rutilant, enfoncé dans leurs yeux.
Venus par devers eux plus loin, des jours de paix, souvenirs calmes et si paisibles,
et là-bas dans cette ville détruite s’échappe de leurs cris comme une âme,

Et dans les entrailles des guerriers, survit l’espoir lancé plus loin.
A la face des monstres métalliques ; ces grandes machines de fer et de feu,
qui crachent des musiques affreuses et appellent la mort ;
sur leurs partitions rouges sont fixés les vastes miroirs,
de l’opacité néant, leurs absolus désespoirs,

Le grand « Nihil » avance ses instruments de ténèbres,
ses marionnettes fuyantes, ses pitres en costumes, ses Nations fantoches,
sur le terrain de la guerre, seule la force parle ; elle use des larmes tranchantes ;
les fusils noirs qui tressautent, s’agitent et tuent,
la pluie de cendres et de flammes qui s’abat.

Contre lui s’opposent et résistent, les masses des vivants,
drapés de couleurs d’eaux vives et de lumières.
Ils se battent dans la détresse, dans l’obscurité qui vient,
Pour nous et eux, mêlés dans cette danse de fantômes,
le cœur battant un rythme fou et l’espérance pour seul futur.

MP – 05032022

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