L’ombre et sa proie

Avec toi j’ai parcouru les mondes les plus lointains, les plus froids, pareille à un spectre qui sur des toits d’hiver et sur la neige aime courir.
Avec toi j’ai voulu pénétrer en tout ce qui est défendu ; et s’il est en moi quelque vertu, c’est que d’aucun interdit jamais n’eus crainte. […]
Avec toi je désappris de croire aux mots et aux valeurs et aux grands noms. Quand le diable perd sa peau, ne perd-il aussi son nom ? Car c’est aussi une peau. Et le diable lui-même est peut-être – une peau.
« Rien n’est vrai, tout est permis » – ainsi je me parlais.

Friedrich Nietzsche, « L’Ombre » in « Ainsi parlait Zarathoustra : un livre qui est pour tous et qui n’est pour personne. », p.330-331, Gallimard, 1971.

Au bas du mur de craie que longent les grands signaux,
quand les indications s’éteignent, unes à unes, sans espoirs.
Les pentes du chemin d’abîmes, vers une ombre noire,
vident à bout de forces, l’agitation des spectres.
Ceux qui boivent les paroles infiniment du visage,
que le souffle de l’air rend seul, vide et glacial,

Les griffes percées d’une vitre si rayée, illuminée,
tiennent l’anse de la plaie, couverte d’eau brûlante.
L’artifice humain, caché, disposa les traits de la bête.
Au creux du verre, une main obscure, cueille,
les bruits des fusilleurs en bottes de cuir,
Et parviennent jusqu’à nous, de derrière l’âme blessée, les présages,

Le son du destin ; mécanique froide, infâme et obscure.
Des têtes dodelines, fatiguées dans les amas de poussières,
qui voilent les visions des grands paysages intérieurs.
Ah ! Que la nuit n’eut pas d’ailes immenses,
où je puisse abriter la blessure de ma bouche,
dans une peau métallique et brillante, au cœur du papier,

Qu’elle trône la maquilleuse, la noire faucheuse, sur des marbres muets,
à dévider la laine des bavards, sans rien jamais retenir, ni omettre.
Pas une panique ne rentre chez elle ; la figure absolue, inerte, éteinte,
pas un trait simiesque qui ne soit porté à la minutie du Temps,
rien que ce tunnel lent, minuté, creusé aux soins las des suiveurs,

Les vaniteux qui frappent des portes closes à tout rempart.
Tâtonnent les pas des silhouettes au frontispice,
mimant les signaux larges des êtres bien alignés,
contre ce mur où ils tambourinent, sans arrêts, ni trêves.
Les cris de leur terreur, tombant dans les oreilles des sourds,
habillés d’une mince voix liquide ; derrière le Temps fixe et son mur.

MP – 21/01/2022

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