L’Art de la Simulation

Insérer des jeux de coopération à l’intérieur d’ordres sociaux professionnels figés par une logique institutionnelle devenue violente et rigide consiste bien souvent à installer des lieux d’ « acting », de « game play » dans l’expérience des acteurs – des temps dramatiques et suspensifs des interactions ; un temps parallèle de simulation de conduites dont la nature et la fonction précieuses et indispensables au fonctionnement global de l’Institution amène la nécessité d’une autoréflexivité des acteurs qui rend possible la critique intelligente et la monstration d’une souffrance réelle au travail. Par exemple et pour revenir sur un documentaire extrêmement intéressant dédié au CHU de Lausanne (Suisse) et intitulé « Sauve qui peut » – sorti le 4 juin 2025 en France (évidemment à double sens ; qui est vraiment en capacité de sauver des vies ? Et crise et fuite devant l’absence criante de moyens, la maltraitance institutionnelle et la dureté des situations de travail), le choix du réalisateur Alex Poukine, de s’attacher à l’expérience situationnelle des acteurs de santé (infirmières, anesthésiste …) pour réimpliquer celle-ci avec des comédiennes et comédiens professionnels dans des situations de jeux de crises [maniement des mots signes lors de l’annonce d’un diagnostique fatal, l’annonce d’une amputation de membre, la demande de biographie de patients avant bilan de santé, le soutien à une collègue traversant une crise d’épuisement professionnel …] qui par le jeu et la potentialité dramatique du jeu de signes montre l’autoréflexivité des groupes et des individus en train de se faire pour consolider un « pour soi » humain. La mise en scène dans la logique situationnelle de l’acte inspirée de tout le travail d’Erving Goffman et de J.L Austin (le fameux « perlocutoire » d’Austin ou l’art de la transformation des situations de jeux par des mots), va consister à repérer pour le metteur en scène ou le ou la réalisateur/réalisatrice, les moments dramatiques ou qui concentrent les difficultés rencontrées dans l’expérience vécue du cadre de santé.

Le maintien d’une coulisse dans laquelle, un débriefing va se faire après chaque scène, permet après les coups dans les « jeux de langage » de montrer les moments critiques – trouver les formes de la décision éthique par la délibération collective et l’emploi des mots justes, adaptés aux situations -, par exemple, dans l’annonce d’un diagnostic fatal – jouer la scène de l’épouse qui refuse le sens du soin palliatif et s’entête pour se protéger et protéger son mari de la violence des mots ; « fin », « soin inutile », ou bien dans les essais de solidarités vis à vis d’une collègue infirmière en crise et épuisée, montrer par quels moyens corporels, quelles expressions ajustées à la situation, les collègues vont faire en sorte de réellement soutenir celle qui souffre, ou bien dans le cas d’une saturation du temps de disponibilité, – une infirmière devant ranger le sac après intervention étant appelée pour une urgence par l’anesthésiste – montrer la tension réelle dans l’organisation, le fonctionnement des ordres communicants et des procédures des soins dans un système d’interactions – « Hôpital » – maltraitant et sensiblement neutralisé par rapport aux expériences vécues des personnels. C’est bien ici à un art de la simulation des interactions professionnelles auquel nous sommes confrontés ; art de l’imagination et du jeu, art des mots et de leur ajustement également qui va « recollectionner » les gestes de soins, les occasions de conscience apparaissant aux moments critiques afin de tester leurs bonnes ou mauvaises insertions contextuelles et libérer par les capacités expressives de chacun, chacune, un potentiel dramatique dont les différences vont faire sens et montrer les zones d’implications critiques, personnelles et les nœuds de souffrances et de tensions interrelationnelles.

Ici l’écart par rapport à la règle de conduites normalement prévues par l’organisation des soins, prend toute sa signification dans la mesure d’une détérioration des lignes de conduites normales ou prévues par l’administration des actes de soin, et le spectateur comme le cadre de soin qui débriefent la scène après l’avoir joué ou perçu, perçoivent ou revivent l’écart par la mise en scène de la vie ordinaire à l’hôpital, accèdent par l’effet de déportation des corps et des gestes, permis par le jeu, au sens global et complexe de la situation de soin. La simulation ici peut aussi faire appel à la notion d’archétype forgée par Carl G. Jung, comme structure psychique originaire de l’histoire des collectifs humains ; je pense ici à « l’Ombre » ou la part refoulée de la personnalité ou bien au « Sage » qui représente la sagesse et la recherche de la vérité ; Ombre et Sage qui façonnent une force d’oppositions structurante de rapports de pouvoir infra-système qui conditionne bien des conduites au travail. En effet le travail lorsqu’il fait souffrir dans ses rapports dramatiques et sa tension psychique, rappelle l’existence d’un rapport au « Nous » rationnel, normatif, à l’organisation rationnelle des actes de soin, qui est un rapport directement conflictuel vis à vis de l’expérience vécue. Née d’une bureaucratisation et d’une tarification à l’acte du soin, l’organisation des interactions ordinaires, surjoue le conflit entre la règle prescriptive et adoptée par l’institution « Hôpital «  – tarification à l’acte et reporting par KPI (Key Performance Indicator) de chaque geste du cadre de santé – et l’expérience situationnelle réellement vécue par le cadre de santé ; la simulation archétypale va ici faire ressortir le refoulé et permettre la monstration des souffrances psychiques réelles, voilées ou bien minorées par l’institution.

Le documentaire est frappant également de par la redécouverte de personnes derrière les professionnels de santé ; personnes qui vivent et souffrent, ont de l’empathie, sont vulnérables, peuvent commettre des erreurs et sont systématiquement inscrites dans une relation humaine émotionnellement très forte. Ici c’est la vie dont il est question dans ses aspects organiques, culturels, économiques et psychiques. Dans l’hôpital se jouent des drames humains au détour de chaque couloir et la simulation de scènes identifiées comme cruciales à l’amélioration aussi du bien être au travail des personnels et des soigné.es, accomplit ce travail de retraduction sociale des capacités expressives empêchées par l’Institution par des capacités expressives des vivants et des humains, capacités qui peuvent être culturelles, sociales et universelles. La peur du diagnostic est ainsi partagé entre le cadre de santé (l’annonce), l’infirmer et le patient (l’intégration du diagnostic dans sa propre vie présente, passée et future), la solidarité horizontale et asymétrique joue à plein avec l’émotion de crainte (soignant) ou la douleur psychique comme la tristesse ou la dépression (patient). Le film a ainsi cette force de faire rentrer la lumière de la compréhension de l’ordinaire du soin, par un jeu de gestes significatifs qui vont montrer comment – par petites touches impressives – améliorer la relation de soin tout en sortant le soin d’une logique comptable et gestionnaire pure. Le caractère rigide d’une pure conduite de suivi de règles ne doit pas occulter toutes les tentatives d’adapter la technique de gestion du soin au concret des situations de vies ordinaires dans leurs grandes fragilités et vulnérabilités.

Ainsi simuler ou jouer la situation de jeux, ne doit surtout pas être confondu avec une sortie vers une expérience fictive ou bien idéalisée de la relation de soin mais à l’inverse, il faut bien comprendre tout le sens et l’intérêt majeur de la simulation : le jeu va permettre d’isoler les interstices de tensions nerveuses, de blocages psychiques, expressifs et émotionnels pour celles et ceux qui jouent ; le jeu va ré-ouvrir la scène de soin sur ses enjeux dramatiques propres, sa charge émotionnelle et langagière et le jeu qui comporte des règles (le game) va ensuite faire descendre ces règles dans leurs incarnations spécifiques par l’expérience du savoir rejoué en situations du cadre de santé. Ici nous redécouvrons grâce à ce travail de documentariste remarquable le sens et la portée de l’ordinaire du soin dans l’Institution – Hôpital – et nous sommes frappés par le courage et l’abnégation dont font preuves ces personnes qui ont choisies (non pas toutes peut-être) d’exercer un métier du soin qui a avoir avec le maintien de la vie humaine, sa protection et sa valorisation. Le documentaire rend justice aux personnes qui prennent soin de la vie et admettent la vulnérabilité des corps souffrants. Tous ces corps qui sont, à l’extérieur, des corps performants, des capacités d’expression normalisées, des corps pris dans des logiques entrepreneuriales qui parient sur la maîtrise parfaite de soi même (vendre sa force de travail et ses capacités cognitives, expressives ou affectives sur des marchés d’échanges du travail et du capital).

Fragments d’un monde détruit – 168

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