« […] Quatre mesures d’introduction, un signe de tête à Peter, et ils étaient lancés, le motif majestueux des notes graves s’élevant en souplesse, la ligne du piano s’ajustant à la mélodie déliée du violon, les voix médianes se mouvant sans efforts, l’ensemble tournoyant dans l’air languissant. Peter jouait avec assurance, sans se préoccuper de la musique. Claude dans sa tête, entendait les paroles douces amères de la mélodie.
Musique,
Musique,
Pour un temps
Apaise nos tourments
Pour un temps,
Pour un temps, pour un temps,
Apaise nos tourments.Ça marchait si bien que Claude introduisit un très léger rallentando, comme ils approchaient de la cadence. Peter le suivit avec une souplesse inhabituelle et lui lança un sourire en coin pendant qu’ils tenaient le dernier accord. « Épatant », chuchota Claude à la fin. […] »
Frank Conroy, « Corps et âme : l’enfant prodige », p.179, traduit de l’anglais par Nadia Akrouf, Gallimard, 1993.
En exergue à ce livre :
« L’héritage qui t’est venu de ton ancêtre,
il te faut l’acquérir, pour le mieux posséder. »
Goethe, Faust.
Space Colony Art from the 1970s. Illustration by Rick Guidice of a colony with a cutaway view
Quelle est cette nasse blanche qui grandit hors de nous ;
à l’extérieur du son, et qui presse les yeux et les gestes,
cette limite invisible que traversent les seuls mouvements vitaux,
les lents, les accélérés, les froids, les inertes ou les brûlants,
comme une ombre seule, déjouée, une dramatique possibilité,
de n’être plus là après tout, emporté par les sons, les anti gestes,
plaquée contre les chairs amorphes, la voix sienne et découpée,
envahit par le silence affreux, la blessure rouge et seule,
et la musique ramène la vie au centre de toutes choses,
elle est le feu et le vent, la lumière et l’apaisement,
ma compagne nue, radicale, toujours vive et fuyante.
Je t’entends revenir dans la chambre vide, l’informe vie, sans attaches, à te suivre au plus prés des brisures, des frontières,
j’écoute les lignes du vent qui soufflent au dedans de nous,
musique grande, silhouettes audio et spectres figures,
je sens la fraîcheur divine qui baigne tout cet esprit,
l’harmonie des ombres fières, le ressac des étoiles …
Et ce peuplement de solitudes, cette merveilleuse histoire,
qui par les lignes du son, fabriquent un lieu à soi et un temps,
là pour faire transiter son corps dans l’expérience à venir,
le fil du morceau d’âmes brûlantes qui s’enfuit dans l’obscurité,
un mur de signes, transmués ; un rêve sans aucun présent.
Et si tu veux donner un coup d’épée au hasard, dans l’obscurité,
pour s’assurer de ton existence, des règles de ta propre vie,
tu verras grandir les histoires folles du son,
par une série d’images acoustiques, un souvenir plein et vivant,
un mot signe répété dans la bouche des joueurs,
un calibre parfait, une détermination forte et sans failles,
jouer l’accueil par ses autres, la possibilité d’être enfin compris,
devenir les corps libres qui suivent les traces des sons,
permettre qu’advienne le monde aux formes aimantes,
aux contacts fébriles, déclencheurs d’espérances …
La note qui déplie glacée, les nuages de fils invisibles,
et cherche son chemin au milieu des cathédrales …
Et si tu changes de voix et de visage, à chaque apparition,
c’est à cause des régimes et des polices d’incarnation, des forces présentes, derrière les corps fragiles, survivent des lambeaux de mémoires, des fausses trappes, qui emmènent, happent et annulent,
laisse moi dévorer les différentes mémoires du son,
celles qui font advenir et font oublier, les douleurs et les plaisirs,
celles stockées sur des capteurs de différences,
des systèmes audio décentrés, de grandes et belles sculptures …
Ah enfin voir le flash souvenir, codé dans la vie de la musique,
la projection ultime des images mentales par les sons,
sans rien autour, neutre, vide, sans autres signes …
Mais l’attrait physique du son sert aussi aux horreurs, aux servilités,
à la surveillance audiométrique, aux marquages des corps,
dans les systèmes spatiaux numériques, surgissent les cellules liquides, il y est facile d’enfermer les traces, les chemins, les visages et les sorties …
Ils suivront les arpèges du néant, les codes-barres aux passés rigides. Ici la forme spectrale de la présence à soi est saisissante, elle surgit par la musique morte, et dresse un mur de projections, une maladie froide et lente qui sépare les corps, les langages, et isole, l’absence de voix, la perte de la libre décision, la même ritournelle d’oiseaux métalliques, rassemblés par milliers, qui fait saigner la terre et empêche le vent de souffler.
MP – 16052025
