Dans la percussion des lignes de Temps et dans le mouvement de l’Espace qui tout deux se recoupent dans la vie d’un jeune homme, il existe au creux de ses impressions sensibles, un même décalage puissant entre une vie intérieure qui continue d’hériter et d’aller en anticipant ses futurs vers d’autres mondes et un moi social reflet et creuset de sollicitations régulières de sa vie publique. Le présent de contact ou de sollicitation apparaît comme une puissance d’accaparement de tous ses sens, de toutes ses pensées, pour un moi social qui, résultant de l’encadrement de l’action pour soi et pour ses autres, apparaît comme secondaire ou aliénant d’une capacité de transformation de soi et de sa propre vie. Lorsque l’imposition du processus social dans la vie individuelle est trop forte, lorsque une emprise psychique s’établit comme dans les cas de figuration de typologies de formes sociales liées à une société de contrôle ou une société répressive, le moi comparable à l’image d’un Ego figée, fixée ou moi pétrifié, est devenu un instrument de surveillance de l’individualité, de son corps et de son psychisme. Dans la souffrance silencieuse qu’accompagne les situations d’emprise psychique, le retournement de sa propre vie dans celles et ceux qui agressent ou emprisonnent apparaît comme un revers absurde d’un vêtement symbolique qui illusoirement fait penser à un habit ou une forme d’expressions toujours bien adaptés aux buts poursuivis par l’activité.
Et tous les zélés qui vont suivre méthodiquement les procédures et les règles des plus forts, quand elles existent, comme celles et ceux dont l’intention est d’abord de profiter d’un monde secret fait pour eux, en vivant cachés, se situent à deux extrémités d’un même spectre de domination qui envahit la conduite des humain.es. Ici le rapport au Temps et à l’Espace est profondément affecté par la sur dominance du présent comme forme de figement des interactions sociales ou impossibilités du passage du futur vers le passé. Il est en effet crucial et ceci résulte d’observations répétées que chacun peut faire dans son environnement immédiat, de se ressaisir d’un rapport raisonnable au Temps et du rôle de l’évolution historique des événements, des familles ou des sociétés pour dépasser la logique de l’absorption instantanée et continue de l’intentionnalité humaine via des usages excessifs et addictifs d’un réseau qui fragilisent sa vie concrète. Dans la forme de vie capitaliste qui arrive dans des zones pratiques et théoriques d’achèvement ou d’épuisement en 2025-2050 par ses excès rendus évidents et massifs [le capitalisme fossile détruit la vie en modifiant les équilibres planétaires, il génère plus de désordres, plus de violences par le respect quasi religieux de la norme générale du profit, l’exploitation des forces de travail et des capacités d’existence des êtres vivants et l’extractivisme industriel], le présent connecté et la massification des réactions ou des interconnexions via l’Internet comme macro système technique et espace virtuel réticulé, jouent le rôle de découpeurs et d’effacement du temps de vie individuel.
Prendre en charge le temps long dans sa propre vie, c’est à dire aussi réfléchir aux conséquences de ses actes sur ses autres et sur soi-même, c’est remettre sa vie dans une perspective historique i.e. faire de sa propre vie une réponse réfléchie et mesurée aux vies des autres qui nous ont précédés sur cette Terre et à la vie de celles et ceux qui nous suivront dans le futur. Et cela fait partie des inter actes éducatifs minimums que de replacer dans un contexte historique et familial, des actions ou des réflexions faites pour soi et qui s’échappe dans l’immédiateté et la vulnérabilité, la perte et l’oubli provoqué par cette instantanéité d’un réseau d’échanges qui pour être virtuel semble échapper aux lois du monde physique et historique. Cela veut dire aussi faire attention et s’intéresser aux autres, faire preuve de sensibilités, ne pas les considérer comme des objets jetables, comme on effacerai une trace ou une présence non désirée par un simple clic ou le choix dans un menu déroulant. Ici la relation humaine est comme consommable via de multiples interfaces faites et désignées pour le plaisir et la satisfaction du petit Ego drame. A la réification massive de ses autres, s’ajoute l’enfermement probable de l’Internaute ou de l’usager de réseaux sociaux très addictifs (Tik-Tok, Instagram ..) dans des boucles de répétition du même : le même procédé de présentation de soi, la même bulle de filtrage, la même zone d’autosatisfaction égoïste. C’est toujours soi-même comme déguisement parfait, projection affective, esthétique fonctionnelle, ou « doppelgänger » numérique, qui est projeté dans une virtualisation massive de sa propre vie et par répercussion dans la vie de ses autres.
La discontinuité du Temps, la fragmentation de l’Espace, l’égoïsation et la virtualisation des pratiques d’intercommunication sociale en répondant à une logique d’exploitation des capacités d’attentions cognitives et affectives de clients consommateurs aboutissent à un morcellement possible des vies, des familles, des groupes, des peuples ; une pulvérisation des liens sociaux traditionnels et une perte quand à la possibilité pour un jeune adulte de faire fonds, d’avoir confiance, ou de relier sa propre vie avec la vie d’Institutions, d’Associations, d’organisations de réponses collectives, déjà existantes. Ici, la brutalité de la logique du marché et l’immense transformation de la Société vers le tout numérique, accompagnent une absence complexe de considération même la plus minimale pour ce qu’est un groupe humain, une association de solidarités internes, ou une organisation des interactions sociales en tant que formes d’actions premières par rapport à la vie d’un individu, qui d’abord dépend de ses groupes sociaux pour la satisfaction de ses besoins fondamentaux. « L’heure zéro » c’est celle de l’individu comme unité de comptage et de renforcement des marchés, alignée dans des séries de calcul de performances intégrées à une rentabilité d’activités économiques possibles, « l’heure zéro » c’est de croire possible de se débarrasser de toutes héritages matériels ou symboliques pour construire ex nihilo du nouveau par la simple ingéniosité ou constructivité permise par les facultés géniales de l’Esprit humain. On a là un rapport au temps historique fortement dégradé et une surexploitation des espaces pour faire se conformer la Société, aux modèles logico-mathématiques servant à la configurer aux fonctionnements possibles ou souhaitables de nos besoins.
Or le surinvestissement de l’individu comme proto-figure de la religiosité du capitalisme historique, incarnation ultime de la logique de l’économie néo-classique et du modèle du choix rationnel, a pour effet toujours de faire croire à sa puissance de décision, du fait de la sacro-sainte liberté individuelle qui n’est jamais comprise pour ce qu’elle est effectivement ; une forte dépendance vis à vis du processus social qui permet cette liberté en garantissant les possibilités de son exercice en droit et dans les faits. Faire l’héritage d’un passé, de ses formes d’expression et de symbolisation, de ses styles d’existence individuelle, de sa propre « Stimmung » (les travaux de Georg Simmel – 1858-1918 – et tout ce qui va concerner sa sociologie des sens et des formes de socialisation sont ici remarquables pour tenter d’approcher l’Esprit d’une société humaine) – l’affectivité de son Temps par l’humeur, l’atmosphère ou l’ambiance, l’histoire de sa Famille intellectuelle et biologique -, est un travail long et difficile qui peut exiger l’effort de toute une vie. Et cet effort d’hériter de son propre Temps est un effort à poursuivre en commun, dans une Humanité et un milieu vivant, un effort qui concerne nos régénérations de forces vitales et d’existences communes et singulières.
Alors il est plus facile souvent de compter sur l’oubli vide et réparateur, facilement obtenu tout de suite, l’évitement de la réflexion et de la douleur, la puissance de la connexion instantanée et de la réponse tout aussi instantanée à nos requêtes résolues par un réseau informatique anonyme, les satisfactions immédiates retirées du réseau. Mais ce temps là du hachage numérique est d’abord un Temps capitalisable, contrôlé et aliéné par des grands acteurs économiques qui exploitent les données personnelles à des fins commerciales tout en utilisant la fatigue du consommateur ; il n’y a là aucune ambition historique, ni mélioriste, ni volonté de progrès ou de transformation des Sociétés humaines, seulement l’application d’une norme générale du profit à tous les raisonnements et les choix maximisés et devenus égoïstes par habitudes et dressages ; la compétition de tous contre tous, l’absence de justice et de liberté ou la loi des plus forts. Casser « l’heure zéro » et toutes ses mesures idéologiques et asociales qui fixent l’individu sur un modèle [linguistique, cognitif ou économique] d’exploitation de lui-même et revenir à un temps et des espaces ordinaires de vie commune va demander une attention à la justesse de nos réactions affectives, un même sentiment de considération pour un.e autre que soi comme un retour à la vie ordinaire et un rattachement de toutes les politiques du vivant (protection sociale, préservation et construction de biosphères habitables, aides aux plus pauvres et aux malades dans des maisons d’humanités etc.), à une politique du soin plus globale, des humain.es et des vivants.
Fragments d’un monde détruit – 156
