Suivant les conclusions du dernier rapport de l’Institut Varieties of Democracy (V-Dem) de l’Université de Göteborg (Suède. Mars 2024), 71% de la population mondiale vit sous des régimes autocratiques contre 48% il y a dix ans. L’affaiblissement généralisé et à plusieurs niveaux d’un régime politique démocratique traditionnel constitue un fait anthropologique majeur parce qu’il s’agit non pas seulement d’une perte d’influence des démocraties à l’échelle géostratégique mais plus profondément d’une perte d’attachement des citoyens eux-mêmes à la chose publique et aux Institutions censées protéger leurs droits fondamentaux, leurs libertés et leurs sécurités. La fragilité des émotions démocratiques (Nussbaum, 2010) que sont l’empathie ou la pitié envers les plus faibles, la capacité à adopter les rôles des autres pour lier dans un récit complexe plusieurs destinées personnelles font place à une logique d’exploitation purement économique des forces – un chacun pour soi et une norme générale de profits – et un contrôle conformationnel global utilisant la peur et la tristesse des populations humaines ; toutes passions négatives qui diminuent les puissances d’agir et de réfléchir. En ce sens, ce qui se joue là est la capacité complexe d’une forme de vie démocratique à demeurer un horizon désirable pour les masses et les individus tant que cet horizon n’est pas volontairement dégradé, refusé ou obscurcit par ce que nous appelons « l’hydre autoritaire » pour qualifier un mouvement hybride complexe sans cesse renaissant, dont les multiples visages et les racines sont rattachés à une certaine forme de vie politique, culturelle et anthropologique originale.
Les autocraties que sont la Russie, la Chine, l’Argentine, la Corée du Nord, l’Iran, la Turquie, l’Inde [la liste de ces régimes disparates est longue comme le bras et n’appelle aucune identification des Etats aux sociétés, des mécanismes d’emprises et de contrôle avec celles et ceux qui en subissent les effets ; les individus et les sociétés civiles] ne sont pas de mêmes niveaux, n’ont pas les mêmes formes d’exercice du pouvoir, n’emploient pas des techniques de contrôle similaires, n’exploitent pas l’Humanité de la même manière ; il y a une constellation de régimes avec des airs de famille qui recoupent à l’intérieur de chaque régime un type d’exercice de la contrainte : les régimes théocratiques comme l’Iran exercent ou prétendent exercer un contrôle de la croyance privée – personne n’est libre de croire autrement et d’exprimer en publique cette croyance sous peine d’enfermement – les régimes anarchistes capitalistes comme l’Argentine actuelle consistent à casser les services publiques, priver de financement toutes les aides sociales, exclure de plus en plus de pauvres de la société et de la culture de masse, cultiver la force, l’initiative et la performance des acteurs privés. Les régimes capitalistes autoritaires comme la Chine qui est un acteur majeur ou un pôle centrale de convergence et de soutien des autocraties s’emploient à diversifier leurs technologies de surveillance des masses (vidéosurveillances, crédit social, guerre d’influences culturelles contre la mentalité libérale, censure de l’Internet, centralisation du pouvoir avec un parti unique, faiblesse de la liberté de pensée, absence totale de contre pouvoirs…) et à proposer un modèle de vie alternatif aux modèles de vie dits décadents et en déliquescence, des Européens et des Américains. Les régimes kleptocrates et militaro-industriels comme sont devenus la Corée du Nord et la Russie de Vladimir Poutine dont la corruption est avérée et maintes fois prouvée parmi les élites du pouvoir, s’accompagnent d’une grande insécurité, sociale, économique et informationnelle de leurs populations.
Dans les zones d’influences de ces autocraties, les réseaux d’informations sont des filets de capture de cibles potentiels pour servir de relais de propagandes, intervenir dans les élections à l’étranger, faire monter les mouvements d’extrême droite traditionnellement favorables à l’exercice du pouvoir par la force (Rassemblement National en France (RN), Alternative für Deutschland (AFD) en Allemagne, le Fidesz-Union civique hongroise de Viktor Orban …), bref capitaliser sur une influence stratégique qui correspond ou s’arrange mieux avec un régime de discours venu d’une droite globale, plutôt qu’avec un régime de discours ouvert, tolérant, social, et faisant toute sa place à la liberté et à l’autodétermination des peuples. Ici le rôle dans le confusionnisme maximal des idées, des pensées, des actions, des réflexions, de réseaux sociaux comme Snapchat, Tik-Tok, X ou Instagram par ce qu’ils représentent dans de nombreux cas les seules sources d’information des jeunesses du monde doit clairement servir aux futurs des autocraties en Amérique, en Afrique, en Asie et sur le continent européen. De même ce qui est refusé ou violemment stigmatisé comme le font par exemple beaucoup d’évangélistes aux États-Unis, d’extrémistes en France ; des musulmans radicalisés, des juifs ultra-orthodoxes ou des catholiques intégristes, des xénophobes et identitaires – toute l’extrémité du spectre politique et religieux – est la liberté du rapport à soi, la liberté sexuelle et reproductive, l’éducation à la sexualité et aux relations affectives à l’école de la république jusqu’à vouloir nier violemment le modèle exemplaire de la laïcité en France et la loi de 1905. Pareillement, ce qui est mis en danger aussi est la liberté d’enseigner et le caractère scientifique des programmes scolaires qui doivent faire face à des campagnes de déstabilisation comme aux États-Unis avec des Trumpistes ignorants et violents, qui par exemple utilisent l’arme rhétorique du Wokisme contre les progressistes et les études sur le genre ou bien contestent la théorie darwinienne de l’évolution [créationniste] ou la réalité des impacts humains sur le changement climatique.
La force de l’autocratie provient aussi d’une logique d’exploitation d’intérêts privés de collusion ou de mise en ordre par une communication contrôlée et infusant qui en excluant les contre-pouvoirs (la presse libre, les médias indépendants, les associations anti-corruption …) parvient à concentrer le pouvoir autoritaire en une focale psychologique qui descend et se diffuse dans la vie même des pseudo citoyens, à l’aide d’une sorte de « moraline grégaire » faite de surveillance d’attitudes conformes, d’exclusions des dissident.es, de délation possible et d’auto enfermement des individus dans une forme d’abandon et de désespoir. Résister, lutter, se battre, représentent un risque élevé pour sa propre vie et l’épaisse couche sémantique d’un écosystème d’informations qui alimentent la paranoïa et l’emprise psychique collective apparaît comme un nuage d’informations toxiques, invérifiables, inattaquable. Et la lente dégradation d’une certaine esthétique des vies démocratiques se constatent de plus en plus, l’art et l’éthique du vivant – le fait politique que nos corps d’humain.es fassent partie eux-mêmes du monde vivant – la socialité de base ou le lien naturel qui relie des êtres vivants font l’objet d’un rejet réactif sous prétexte d’une écologie radicale ou féministe. L’espérance malgré tout est celle de la solidité de nos liens qui peuvent s’incarner dans des Institutions trans-nationales, dans des entreprises réseaux, des territoires locaux et des fédérations de cités États, des portails de diffusion de la pensée scientifique et même dans des Intelligences Artificielles (IA) génératives qui peuvent fournir un standard de raisonnement – une norme cognitive minimale – et des productions textuelles ou imaginaires cohérentes sans garantir encore bien leurs références.
Il y a cet entre-deux mondes, cette possibilité ou cette impossibilité de convertir le regard de citoyennes et citoyens vers la démocratie avec des fictions politiques, culturelles et des existences éthiques qui montrent des chemins alternatifs, avec la redécouverte de nos liens tissés ensemble dans la vie ordinaire, maintenir la vie – l’activité foisonnante de la vie malgré tout, malgré ou à l’intérieur même des catastrophes politiques ou naturelles et par cette transformation globale de nos Sociétés contre les États autoritaires, il y a cette puissance de révolte de la masse humaine ; cette force d’accomplissement des rêves de liberté et d’autonomie qui peut renverser des cours de l’Histoire en un certain nombre d’endroits de la planète. Par ce qu’aucun choix autre et véritable nous est donné quand à la réduction de l’empreinte humaine sur la Terre à l’exception d’un suicide écologique ou bien de la préservation de nos ressources de vie. C’est la puissance du lien social et la dynamique de reproduction des imaginaires sociaux à l’échelle macro technologique de l’Internet qui peut aussi encourager, favoriser, reprendre, incarner dans de multiple situations de jeux de coopération, les visions de futurs raisonnables, respectueux du Vivant. Et cela la capacité de mise en Société de nos réponses organisées par exemple dans des Institutions, c’est la capacité naturelle des êtres humains enfin sortis d’une logique d’exploitation et d’aliénation de leurs corps et de leurs esprits.
Fragments d’un monde détruit – 146
