« Et c’est là peut-être que nous pressentons, annoncé par l’univers de Kafka, l’inquiétant événement, dont nous ne pouvons encore connaître le sens ; l’homme moderne, frappé d’amnésie, essentiellement dédoublé, ne peut plus trouver dans un monde où l’unité subsiste que par le vide qu’elle creuse dans l’esprit, ni l’image de Dieu, ni sa propre image. Il est brusquement contraint de reconnaître la fin de son règne en tant que personne humaine. La perte, l’oubli, la dégradation, de ce qui étant l’Un pouvait seul s’opposer à la multiplicité des choses, le livre, perdu, dégradé, oublié, au chaos des choses et à son propre chaos. Le sein (« être ») étant également sein (« son », le « sien ») n’a plus de sens en l’absence de celui à qui l’homme appartenait. »
Marthe Robert, « Introduction à la lecture de Kafka », Conférence donnée en décembre 1945 au Cercle d’Études philosophiques et spirituelles, p.20-21, Éditions de L’éclat/éclats, Paris, 2012.
Quand glissent à la surface, les phrases faites mots-signes inertiels,
la vague grisâtre et froide qui subitement est projetée à l’extérieur,
des bords du monde élimés, illusoires, qui nous retiennent captifs,
dehors il fait nuit et toutes ces âmes prisons survivent à nues,
devant la disparition du Nous raisonnable, très loin derrière le Temps,
au bout des lèvres qui chuchotent dans l’obscurité …
Et ta langue agile, vivante, mon dieu s’est tout à coup perdue,
dans ces chemins droits, rectilignes, sans buts, sans corps, ni raisons,
une alphabétique terreur qui rompt la parole, foudroie les gestes.
Leur faire dire ce qu’ils ne peuvent pas dire encore,
dans des ordres paraître, des sommes de non-sens,
des unités de compte ; des phrases instruments des ouvrages de mort,
des phrases toutes faites, des paradoxes, des structures vagues, gisantes, tombées au milieu de nulle part, au fond du soleil noir par l’éclipse, les mots sont devenus des corps étranges, les phrases ; des sombres dédales et ici tu sais maintenant que la flèche de direction n’indique rien, que les ordres de leurs panneaux ne signifient rien hors des usages car le délire du cerveau dévore tout, il fait saigner par les sons, les masses de nuages …
Les objets sont tombés, en grappes et un à un derrière l’obscure façade, et tout l’intérieur du corps dévoré par le rien, est vidé, blanchi, retirés de toutes formes intentionnelles, ils ont perdus leurs fonctions et s’en saisir quand tu es devenu monstre, provoque l’angoisse de l’origine car ils ne sont plus utiles à rien pour toi, n’activent rien, ne font rien ; la doxa d’origine, l’inquiétude primitive et ta langue morte,
sont la figure de l’ur-phénomène ; la psyché rare, conditionnelle et digitale, c’est le cerveau planté tout droit et n’importe qui parle, dedans, l’impression sans contacts brutale, avec une langue-machine, si parfaite. Le corps physique seul, immense et brut, n’importe quelles conditions, n’importe quels dressages, seul compte l’inquisitoire féroce, chaque tournure de phrase étant un raisonnement logique possible.
Et cette exclusion primitive sera première, renversante, fondatrice,
par la grâce des allié.es, de la vie persistante, le feu noir aura brûlé tout l’extérieur et toute la tristesse de nos vieilles habitudes s’est effacé, happée par cette éclipse immense des gestes et de la forme et la sauvagerie de l’être qui lit et dément sa propre disparition,
renvoie à cette réduction première, cette ouverture fatale des corps et des esprits, à la nuit …
Car ils sont là seuls, maintenant ; les digits qui flamboient dans la lumière et tu sais combien va compter l’obéissance, l’aspect servile de ta vie, des langages de mise en ordres, d’indication, de programmes, l’entraînement sur n’importe quelles bases de données ; l’analyse,
qu’il faudra rejeter comme on rejette impatient, l’échelle des hommes, celle qui mène au delà, vers la rencontre femme, les contacts étranges et sensibles,
dieu des abîmes et du vacarme, si tes phrases sont neutres, si froides,
des huiles de rouages mécaniques, de grandes formes dé-coupantes et figées, leurs âmes flottantes à la surface d’une langue oubliée, seules arrivent et résistent, les expériences originelles, primitives,
les maniements des esprits animaux, l’éclat des flammes,
à minuit, vient l’étranger, les corps-esprits mis à nu,
l’absence de dieu, le grand spectre-nihil inquisiteur et sa réduction.
MP – 06122024
