L’évocation de ce que peut être une vie d’art et de création faite par un grand film du cinéma des années 1950 qu’est « Limelight » ou « Les feux de la rampe » de Charlie Chaplin, son dernier film américain sorti en 1952, se construit autour d’une dynamique de liens, d’expériences et de solidarités ; dynamique ou échange formel interne au film qui va tenir ensemble deux destinées principales ; deux vies que l’art va rapprocher intimement. Et il faut décrire les circonstances concrètes de la rencontre de ces deux destinées ; Calvero, clown de profession maintenant dépassé, « has been » et que plus un seul directeur de théâtre n’engage (joué par Chaplin lui-même), revient bien éméché, légèrement titubant devant son domicile, un immeuble de plusieurs logements la plupart loués, ouvre la porte et s’apprête à monter les étages qui le sépare de son appartement. Alerté par une odeur de gaz en provenance d’un seuil d’appartement au rez de chaussée, il enfonce la porte et découvre allongée sur un lit une jeune femme évanouie, sans doute déjà envahit par les vapeurs de gaz sortant d’un four allumé.
C’est le début d’une rencontre intéressante, sérieuse et joyeuse ; Calvero une fois le médecin venu, décide d’emmener la jeune femme dans son appartement pour la protéger d’une logeuse soupçonneuse prête à flairer le scandale d’un suicide jetant l’opprobre et l’absence de morale sur son immeuble. Ce qui frappe d’emblée dans la grande douceur du clown qui vient « au secours de », est le style corporel de Chaplin, ses gestes fins et pertinents, la manière dont son corps et sa voix vont remplir chaleureusement l’espace intime de la rencontre et favoriser le repos et la convalescence de la jeune femme qui se prénomme Terry et est jouée par Claire Bloom…
On ne sait pas qui elle est tout de suite, qui ils sont l’un pour l’autre, mais l’aventure de cette rencontre impulse un mouvement d’attention du spectateur du film, une prise en main sensible, un foyer d’attentions dans le foyer de cet appartement. Et le cadre des interactions ainsi posé, l’explication du geste d’attenter à sa propre vie fournit les bases d’un scénario de dépassement de soi ; la jeune femme est artiste et danseuse apprend Calvero avec joie et surprise mais par un effet psychosomatique lourd ne parvient plus à marcher seul. Le soin donné à qui pourrait être son enfant ou sa propre fille, fait découvrir un monde de petites attentions ; des harengs au petit-déjeuner (!), une fenêtre ouverte à demi pour aérer la pièce, un geste main contre main et surtout un entretien léger et soutenu en même temps, précis par le choix des verbes et sensible par le choix des qualificatifs ou des leçons morales sur la vie que donne le clown.
La vie oui, par exemple, la vie simple d’une fleur, comme une force vitale qui tend vers le soleil ; la grâce d’une fleur, tout seule, mais naturellement forte et sans commune mesure, la vie d’un ver de terre, le passage harmonieux des saisons, la beauté du ciel, des rivières … Tout ce que va dire le clown pour réconforter et soigner l’âme blessée de la danseuse, sera sortie comme une fausse parallèle de sa vie de scène, de ses sketchs et performances passées mais réelles. Et Chaplin réalisateur ici a la merveilleuse intelligence d’ouvrir les corps et les esprits des deux protagonistes du film à une correspondance ou une trans-communication à trois dimensions symboliques et physiques faisant la vie d’artistes, de comédiens ou de danseuses ; le personnage incarné sur la scène portant le masque de la création du réalisateur, la personne comme évoluant, identique et différente dans le Temps biographique réel et les caractères exploitables d’une personnalité originale ou atypique. « Personne, personnage, personnalité » ; voilà qui forme un beau sujet de réflexion philosophique tant ce qui est en jeu ici est le pouvoir de la subjectivité de l’individu dans le langage et par les médiums artistiques ; la capacité de l’être humain à employer justement les pronoms personnels, le je, le tu, le il dans le Nous du langage, devant les rencontres de la scène du monde et l’imposition du cadre de l’activité (théâtre, cinéma, orchestre, rue ..)
Par ces échanges doux et sensibles, presque corps à corps, Calvero va littéralement convaincre Terry du caractère imaginaire de son mal et dissoudre ainsi un trouble somatique pour favoriser finalement une reprise en main de son corps de danseuse. Les premiers pas seront bien sûr fragiles – son corps entièrement vulnérable – et elle va s’aider des meubles, de la configuration des lieux ou de cet appartement qu’elle va rendre très chaleureux pour le vieux clown. C’est grâce à ce mouvement de solidarité interne entre les deux êtres qui se rencontrent ici, que la danseuse Terry va en échange, comme pour payer le prix de la bienveillance, rendre sa fierté au clown, lui montrer tout le potentiel extraordinaire de ses sketchs, ses vieux classiques, lui montrer qu’au contraire de ce qu’il croie un come-back sur la scène et sous les feux des projecteurs de théâtres et d’opéras est toujours possible. Il suffit d’y croire, de remettre l’espérance et l’Art au cœur de sa vie, rendre digne à nouveau ce que le clown a vécu et qui a formé sa personnalité artiste, sa forme d’expressions, originale et vivante.
C’est ainsi par une sorte d’auto persuasion mutuelle que les deux êtres vont reformer un monde unique et une expérience artiste qui va se mêler à une resocialisation et un recontacte auprès d’Institutions et de personnages qui peuvent leur redonner une place, une fonction et un rôle dans la vie du music-hall, de l’opéra et de l’art. Le lien avec l’agent d’artistes, le directeur de salles, le musicien prodige (qui s’avéra être l’amour d’une vie pour Terry la danseuse) sera un lien fragile, ténu et précieux fait de lettres d’engagement ou de refus, d’entretiens d’embauche un peu désespérants ou de situations de rencontres émouvantes ou tragicomiques. Tous deux vont ainsi travailler ensemble par ce miracle du scénario dramatique dans un même spectacle d’Opéra mais ici la description toute externe de la performance de l’artiste sur scène n’épuise pas la dimension intérieure de l’Art comme expérience expressive d’une unicité entre le corps, l’Esprit et le monde. Chaplin réalisateur choisira par exemple cet engagement de clown – finalement résilié faute de succès – pour Calvero, dans une scène d’opéra préformatée pour accentuer l’écart douloureux entre ce que peut faire le vieux clown et ce que la convention scénique d’un opéra lui impose.
Le corset, les pointes, la trame d’une scène, l’engagement des corps, la dureté des métiers de clown et de danseuse, sont pour Chaplin à ce qu’il montre dans « Limelight » des moyens de recherche ou d’exploration des heurts sensibles ou des failles dans lesquelles le rire d’une réplique ou la grâce d’un mouvement de danse accomplissent ce merveilleux chemin qui va de l’œil du spectateur à l’âme de l’artiste. La lumière ici provient non pas seulement de la scène d’un artifice, un jeu dramatique ou des situations drolatiques, mais aussi et surtout de l’intensité du suspens qui fait que des hommes et des femmes viennent au spectacle assister à l’exécution d’une œuvre en direct et communient avec l’ensemble des comédiens, des danseuses, de la musique et des éléments scéniques qui eux viennent jouer ou simuler un monde rare et original.
Le film par sa puissance de projection – sa nature protéiforme et directe – montre l’intensité de ce suspens ; le vieux clown Calvero rêve souvent d’échecs – une fantasmagorie récurrente de ses rêves est l’angoisse de la salle vide – et rencontre parfois réellement l’échec, la critique acerbe ou le manque cruel de succès. La danseuse Terry éprouve parfois l’intense angoisse qui étreint le corps avant de se lancer dans une chorégraphie subtile, exigeante et complexe. Mais Calvero joue encore hors de toutes Institutions, il joue de la musique avec des amis, dans des cafés ou dehors à la façon de mendiants (tramp), il poursuit un jeu d’artistes qui est sa seule condition première et dans une rencontre fortuite, hasardeuse avec un directeur de spectacle qui a peut-être pitié de lui ; par un jeu de semi dupes, le clown Calvero va regagner une attente du public auprès de ce directeur de salle, dont le but est d’abord d’organiser un spectacle ultime, une sorte d’hommage à la période de gloire du clown.
Le final du film est bouleversant et la musique composée par Chaplin y est pour beaucoup (oscar de la meilleure musique remporté en 1973). Le spectacle d’hommage et de célébration de la carrière de Calvero débute par plusieurs sketchs de ses compositions ; séquences ou scenarii minimums joués par le clown ; le cirque de puces acrobates, l’ode aux saisons, l’incroyable performance musicale jouée avec Buster Keaton, [un piano et un violon seront pris pour cibles des attaques répétées des deux comédiens, partitions qui fuient, cordes du piano cassées, violon percé par un pied, et surtout vitesse d’exécution anormale de la musique …] Le clown donne tout pour reconquérir l’admiration d’un public et ce don ultime de soi va lui coûter la vie.
Un cœur battant la mesure du spectacle, une soumission au désordre parfaitement réglé de chaque situation jouée, le rythme trop intense fait casser le fil de sa vie : son cœur craque, cogne et se brise. C’est une mort sur scène jouée au cinéma comme un cadeau que nous fait Chaplin ; voir cette intensité de jeu et cette transformation de la vie – son arrêt même pour Calvero – par le jeu inter-dramatique. Plusieurs drames sont dénoués en même temps ; la danseuse est redevenue célèbre, elle est amoureuse d’un pianiste virtuose, sa vie sera faite de bonheurs partagés, de souvenirs émus et de succès, le vieux clown marque une dernière fois les esprits des spectateurs et maintient sa réputation et sa dimension de vrai succès populaire. Par la magie du cinéma, il sera toujours sous les feux de la rampe.
Fragments d’un monde détruit – 140
