Hors de nous

« Sous peine de se trouver soumis à des exigences totales et totalitaires, projetant et trahissant dans l’objectivité des Églises, des États et des polices l’exigence une et absolue de l’instant, les hommes doivent apprendre une nouvelle forme, bien plus difficile, d’affrontement ; celui que Jaspers a appelé « communication existentielle » ou liebender Kampf. La tolérance indifférente est remplacée par un combat entièrement voué à la recherche de la vérité, avec l’autre, contre l’autre, pour l’autre comme pour soi. »

Jeanne Hersch, « L’instant » in « Kierkegaard vivant », Colloque organisé par l’Unesco à Paris du 21 au 23 avril 1964. NRF, Gallimard, 1966.

Quelle est cette invisible paroi reprise dans le cercle d’or et de sang,
le chaos des ordres opaques, les corps vides et neutralisés,
et qui ferme tout l’entour des matériaux, des sons, des visages,
leurs manières d’arriver à tout moment, précis .. Chirurgical,
l’ordre est à son propre nom substance d’un substantif habile ;
et le système d’ordres qu’il subsume, enferme, sérialise et tue,
ils ont masqués les traits, les expressions, les signes et les faces,
avec des mots vignettes lancés comme des rayons électriques,

les étiquettes vides suspendues dans les hypermarchés,
qui s’activent à ton passage ; on s’y baigne avec horreur,
les codes-barres qui identifient les produits finalisés du langage,
le verbe industrie quand cela tourne au n’importe quoi des manèges rutilants,
à la sidération soudaine succèdent la peur, la haine et la fuite,
dans le catalogue des mondes disponibles et de leurs condamnations,
il y a une phrase enveloppe adaptée pour chacun, chacune.

L’Empire des signes, la terreur qui imprime et numérise ; l’économie du langage, les spin-doctors employés comme des meutes, à toutes fins utiles, l’Empire a recouvert tout les territoires, mutilant la langue, le réel, laissant vide les références et les sens historiques des mots, des sons, des images ; et la réalité est bien sous ordres, sous parfait contrôle, l’ordre communicant est celui du diktat du faux et de l’apparence, du fait alternatif et du mépris de la vérité objective.

Et là, maintenant, il n’est plus possible de distinguer dans un visage,
des émotions subtiles, imprévisibles, des libres vertiges, une brillance unique,
le scintillement venu des contacts sensibles entre nous,
la lumière glissante dans tes yeux bleus-chromés …
Regardes les boire les paroles envenimées, rêver dans les slogans brutaux,
la foule harangue et désigne l’étranger, la femme et l’enfant-monstre et le vacarme de leurs silhouettes remises ensemble …

Je ne vois rien dans leurs yeux, leurs visages …
Tout s’est écrasé sur des masses de vidéos informes,
des stéréotypies de figures, des audio-spectres, des alarmes,
des images-codées en mosaïque virtuelle, à l’intérieur du seul récit glaçant, ce procès des sémio-symboles mené par les moralines des monstres, à l’instant précis du contrôle civil-numérique, spectaculaire, au moment de la décision, dans la zone morte du show où tout devra être prévu, est une avancée terrible qui redouble la réalité,

il faudra revenir dans les sombres forêts, les jardins de paix, les cités sauvages, réemployer les paroles sacrées, refaire les gestes des anciens livres, rejouer la musique étrange qui marque l’exil et la désespérance, après les machines de guerre, les langages-mondes bouclés en séries, casser chaque frontière, là où l’Ego se repaît du festin des monstres avec ses bouches ouvertes par millions, ses yeux froids et morts, refaire le chemin qui va de l’erreur à la vérité.

Pense à moi mon ami.e, car je meure de la vérité de tous ces visages oubliés, de tous les langages écrans qui ont fermés les futurs possibles et à l’extérieur de leurs systèmes communicants, de leurs vidéo-drames, il y a peut être des récits d’amour, de rédemption, de fierté et de vérité. À l’extérieur du monde clos des êtres communicants, vivent les animaux, les êtres vivants, les sans ordres, les représentations inquiètes et les rêves inconnus. Vivre hors de nous, hors de toi, hors de lui, mais vivre ..

MP – 01112024

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