Suivre à distance par une retransmission TV ou numérique ou assister physiquement au raout trumpiste lors d’un de ces nombreux meetings dans lesquels la force et la violence verbale l’emportent toujours sur l’exposition d’arguments met en relief la capacité d’une communauté de fidèles supporters à fermer un espace-temps pour eux-mêmes, à creuser une sorte de dimension factice à l’intérieur d’un procès symbolique militant et d’un récit de campagne. L’heure zéro comme pouvoir d’interruption dans le récit plus global du monde, c’est chaque instant qui compte comme une voix de futurs électeurs, électrices potentielle et les stimulations dans l’ordre de passage des officiels trumpistes sont des forces d’activation des réactions attendues et conformes, qui rassemblent, unifient, maintiennent constamment éveillée l’attention des fidèles. Ici faire masse ou faire meute de chasse a du sens parce qu’il est toujours question d’une ondulation de la foule, de contacts électrisants, par l’œil humide, le bras levé, l’excitation nerveuse, la détermination des visages, le jeu avec les mains et tout le style gestuel de Trump lui-même qui est dansé par le fidèle, fait de répliques féroces et d’adhésion à un mouvement massif. Alors croire ou ne pas croire vrai ou faux ce qui est dit, le contenu communiqué, n’a pas d’importance, à la limite plus rien n’est communiqué, il n’y a pas de contenus rationnels véritables, aucune idée-force, aucun essai argumentatif, rien qu’une enveloppe marketisée, des gimmicks pseudo religieux et des mots vedettes ou des expressions comme des flash codes répétés en boucles ; des cellules verbales brillantes, des formules creuses, actives et séduisantes comme le MAGA (Make America Great Again).
Et l’ondulation magique des supporters MAGA parcourt les salles de meetings, les stades, transformant l’individuel en dyade magique – en forces conflictuelles opposées – Donald Trump et moi contre le reste du monde – l’individu perd sa personnalité propre ou sa liberté de pensée et plonge dans un délire communautaire. Son système nerveux contacté constamment par les dispositifs motivationnels du meeting a pris le format du compact séduisant : le corps du supporter est un élément physique et tactique de l’ensemble ondulatoire de la meute de chasse ; il est en position pour faire le show avec le show-man. Et l’ordre communicant ici fait le travail de retournement de la conviction par la force persuasive qui s’imprime dans les cerveaux et s’exprime au moyen des dispositifs « obstaculaires » (Spectacles/Obstacles) du meeting télévisuel. Il faut voir l’absence totale de significations véhiculées par le régime de discours trumpiste, une lecture de ces morceaux de préjugés, d’arrogances et de haines, montre que l’ensemble fait un écho-système autoritaire, dans une hyper-cohérence propre au délire ; une cohérence aussi solide que le délire ou la crise venue d’une fermeture mentale ou morale. Trump comme autocrate a déjà ici le comportement du Tyran fasciste ou du petit trublion malade, qui harangue les foules et cible en désignant des boucs émissaires, qui joue sur l’innocence persécutée, sur le « moi je » contre les élites supposées gauchistes, intellectualistes et corrompues.
Le délire est pris dans une offensive communicationnelle de grande envergure, appuyé par une capacité médiatique et financière inégalée avec l’appui de milliardaires comme Elon Musk ; le délire exploite des techniques d’infos-guerres comme les amalgames, les raccourcis frappants, les métaphores vulgaires, faisant de chaque unité phrase, un élément tactique d’un plan d’ensemble visant la poussée de fièvre dans la foule, l’hallucination collective, raciste, xénophobe, et le retournement de réalité en faveur du délire (complotiste, climato-dénialiste, raciste et antisémite). Du fait de cette création de réalité stratégique, l’attaque du capitole du 6 janvier 2021 ne peut que faire renaître l’inquiétude pour la proclamation et la contestation possible des résultats du 5 novembre. Et ce retournement ou ce redoublement de la réalité par une autre réalité est ici véritablement centrale dans la manière de procéder du Trumpisme ; il faut attaquer, attaquer encore l’adversaire et par un effet d’épuisement et de saturation d’un espace publique de discours, installer dans les esprits des citoyens une version de l’histoire favorable aux intérêts de Trump. Les intérêts de Trump vont directement contre la démocratie dans ce monde ci ; ils croisent – même involontairement – ceux d’un axe autoritaire formé par la Chine, l’Iran, la Corée du Nord et la Russie. Mais Trump provient du show-business, on lui crédite faussement une réussite en affaires et la main ferme du self-made man qu’il pourrait utiliser habilement pour la réussite de la politique économique américaine ce qui est complètement faux ; lui-même comme personnage publique naissant d’abord dans les années 1970-80 par un héritage familiale important de son père Fred Trump. Comment de telles indispositions (surprenantes et inquiétantes) à la tolérance et aux vertus publiques, de telles oppositions constantes chez Trump et ses partisans à chercher politiquement le vrai ou le faux, à distinguer intuitivement le bien et le mal, comme boussole morale minimale de l’action publique ou lignes de conduites à la tête d’un des États les plus puissants du monde, peuvent elles s’incarner dans la réalité même de l’élection du 5 novembre ? Par l’effet du délire …
Le propre du délire est de se situer hors de la réalité du monde, qu’elle soit sociale, morale ou politique ; le délire fonctionne en vase clos, il est alimenté en circuits fermés, de manière permanente, tout ce qui arrive, arrive traduit par le prisme du délire et c’est ainsi que le délire communautaire du trumpisme renvoie aux délires fascisants des masses prises dans les mouvements du meeting, du raout halluciné, de la chasse aux sorcières, la traque des étrangers et la dénonciation d’un mythique « complot contre l’Amérique ». Et raisonner le supporter trumpiste délirant n’a guère de sens malheureusement, on aimerait disposer d’une thérapie de choc, une brutale prise de conscience collective mais doit-elle ou ne peut-elle se faire que par la violence et la brutalité d’une prise de pouvoir et des conséquences de ce pouvoir autoritaire ? Le délire communautaire a pour particularité ici de s’appuyer sur le fonctionnement des Églises évangéliques, un mouvement puissant de soutien des évangéliques depuis 2016 dont les conduites de ferveur traditionnelles, le rejet de la science et de l’évolution, renforcent l’attachement du délirant au délire imposé par les armes de communication de Trump et ses équipes. Les questions du droit des femmes à disposer de leurs corps, les questions du genre, de la soit disant cancel culture et de l’épouvantail wokiste agitées par les pires réactionnaires, religieux et moraux représentent des affrontements durs entre la seule réalité du monde, le délire de persécution et le délire communautaire.
Si la meute semble délirer, Donald Trump lui-même a des objectifs précis et la duplicité du show-man est ici importante ; plusieurs affaires en droit sont ouvertes contre lui, un succès électorale le 5 novembre ou les jours qui suivent au vu de l’écart extrêmement serré avec Kamala Harris, va se transformer pour lui en protection contre des poursuites juridiques et en un succès financier immédiat. Le bureau ovale, la maison blanche ; c’est la garantie d’une certaine tranquillité pendant quatre ans pour lui-même et sa famille, la guerre économique et militaire pour le reste du monde et l’abandon des plans de lutte contre le changement climatique. Il faut saluer dans ce contexte politique délirant, le courage de Kamala Harris qui doit lutter contre l’irrationnel i.e. employer des arguments contre un système délirant qui ne peut pas se changer ou évoluer de l’intérieur sous l’effet d’une argumentation raisonnable. Les attaques en périphéries et au centre des focales médiatiques ; l’insistance sur l’économie et les droits des femmes, le rappel de la brutalité viriliste de Trump ; tout cela a demandé un soin et un effort particulier dans la communication publique de Kamala Harris, pendant ses meetings, dans la perspective de montrer l’écart de réalité et la possibilité d’atteintes graves aux fondements futurs et passés de la démocratie américaine [sécurité économique et respect de la science et du droit, liberté de croire ou de ne pas croire, liberté d’expression, liberté sexuelle et reproductive, liberté sociale et préservation à tout prix de la possibilité de rechercher la vérité et les faits historiques contre les puissances de la médiacratie autoritaire des trumpistes].
Fragments d’un monde détruit – 139
