Langages pour les masses

Une économie du langage performante dans une société de contrôle à forte ou faible intensité doit s’attacher à repérer les syntagmes et les amalgames – les unités de combat linguistique – dont la force d’adhérence au récit global du système socio-économique dominant est la plus forte. C’est en effet parce que le pilotage d’un ordre communicant global se fait par l’intermédiation de formes syntagmatiques et amalgamées à succès et de forces de persuasion liées que des croyances individuelles seront progressivement alignées sur des croyances du groupe le plus installé dans l’ordre des narrativités sociales. Dans le récit symbolique qu’une société de contrôle se fait à elle-même, les vecteurs médiums de diffusion massive des objets communicants par l’outillage technologique du réseau Internet peuvent devenir des cellules techniques et langagières d’activation des volontés de réagir des individus-récepteurs et acteurs de l’Information. En ce sens, s’il est de plus en plus difficile d’échapper à l’acculturation de masse réalisée par la consommation de contenus multimédias poussés par des puissances financières du psycho-pouvoir, cette acculturation peut et doit comprendre également l’éducation des masses à des possibilités sensibles d’échapper au contrôle global du système socio-économique.

L’art de la guerre informationnelle tout comme l’identification des cibles des ordres communicants font partie d’une éducation (« Multimedia litteracy ») populaire qui doit se faire dans les petites classes du collège et se poursuivre au Lycée comme dans les études supérieures, – cette éducation à la vigilance informationnelle et à la construction de l’Esprit critique est très importante car elle conditionne la capacité à devenir libre dans un monde ou une réalité qui maintient une vérité hors de nous-même en refusant cette sorte de « solipsisme collectif » si bien décrit par George Orwell dans son roman politique visionnaire « 1984 » [1949]. Affirmer que rien n’existe en dehors de moi et du contenu de mon esprit transposé à un ordre communicant global d’une société de contrôle qui exploite des langages-écrans et une totalité de représentations qui font obstacles à l’accès au réel, revient à souligner la prééminence d’une forme de représentation univoque qui tend à isoler, désigner, enfermer et exclure, i.e. fermer l’individu et ses croyances en et sur lui-même, exclure par tous les moyens, toutes les tentatives de rechercher une vérité objective hors du système communicant [Rien n’existe en dehors du parti et de la logique de l’appareil idéologique du parti].

Ce qui est au travail dans les langages totalitaires est le repérage des forces, des fragilités morales, des renvois métaphoriques, des échos multidimensionnels, des rythmes sanglants et des images qui nous retiennent captifs (comme l’intérieur et l’extérieur ou le langage privé et le langage publique) et qui servent la brutalité d’un écosystème global de décisions et de sous-expressions inhumaines ou a-humaines. Il est ainsi significatif d’une lutte philosophique contre l’expression de la violence de ses langages-écrans de pénétrer à l’intérieur de leurs mécanismes de construction par exemple en cherchant des usages étonnants ou particuliers des verbes psychologiques (avoir l’intention de, comprendre, vouloir dire …), en dévoilant une moraline grégaire ou un style de tournures de phrases employé systématiquement par tout le monde ou bien un type de réaction affective qui est censée conformer l’idiosyncrasie personnelle à la ligne de conduite du groupe dominant. Cette lutte là quotidienne, supporter la langue administrée des leaders, des « soul managers », revient bien souvent quand c’est encore possible à compter sur la liberté intérieure qui seule, nous garantit dans une démocratie libérale la propriété sur soi-même, l’autonomie de réflexion et la liberté de croire ou de ne pas croire.

Produire du contenu multimédias en masse ; c’est à dire exploiter des formes syntaxiques et sémantiques embarquées sur des supports technologiques (sites Web, portails de diffusion, objets connectés ..) dans cette course en avant du solutionnisme technologique, peut revenir hélas bien souvent à conformer les corps, assujettir les esprits à des styles de raisonnements calibrés sur des attendus technologiques, politiques, culturels et économiques. On oublie trop vite toute l’importance vitale de la socialité de base primitive de l’individu humain ou animal ; la capacité naturelle d’échange entre plusieurs participant.es dans une situation de jeux de langage et dans cet oubli, ce qui est touché est la possibilité d’élévation spirituelle, familiale ou émotionnelle d’un corps et d’un esprit personnels. Et l’expérience du contact sensible entre des corps et des expressions doit rester ici un axe fondamental d’analyse pour une nouvelle anthropologie de la communication, avec bien sûr, l’intégration de l’intercommunication distante médiée par l’Internet des objets ou le réseau informatique déployé dans l’espace-temps d’un ordre de communication spécifique.

Le renversement des valeurs qui doit permettre enfin la reconnaissance de l’importance de nos liens sociaux, de nos attachements affectifs et corporels, de nos capacités d’expression sensible du monde dans l’art et le soin aux autres comme expérience sociale et humaine vivante, bouleversante de la vie telle qu’elle va, apparaît ici comme un astre brillant dans le ciel de nos espérances ; une étoile qui doit guider le cœur et l’Esprit car si produire des langages-écrans pour des masses aveugles et gouvernées relève d’un exercice idéologique et parfois totalitaires de partis ou d’organisations étatiques ; parler simplement, dire, écrire, participer à une conversation ou une délibération démocratique, comprendre les autres dans une langue qui reste au contact avec le réel et l’ordinaire de la vie est l’assurance de nous comprendre nous même – humain.e – avec les autres êtres vivants.

Il sera toujours temps de dénoncer le voir au travers des langages-écran ; cette expropriation des corps et des Esprits libres, dans un espace exsangue de violation de l’espace intérieur de l’individualité. Il sera toujours temps de dénoncer comme une falsification des traces, des espérances futures, de l’Histoire humaine, des empreintes du vivant, l’imposition d’un contre-récit idéologique et autoritaire, aux narrations de la vie réelle. La forme de l’accueil possible du monde, la recherche de la vérité objective hors de nous, le maintien de nos formes symboliques comme capacités et moyens techniques et linguistiques qui rendent possible cette recherche collective de la vérité ; tout cela fait partie du soin aux vivants apporté par les éducateurs et les éducatrices et toutes celles et ceux qui pansent et repensent le lien social et maintiennent et soignent les vulnérabilités du vivant dans l’attente et la promesse de la démocratie.

Fragments d’un monde détruit – 138

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