Digital intérieur

« Nous voudrions tout projeter dans son intériorité. Que ce soit d’elle qu’il s’agisse. »

Ludwig Wittgenstein, « L’intérieur et l’extérieur : Derniers écrits sur la Philosophie de la Psychologie II », p.105, Traduit de l’allemand par Gérard Granel, Trans-Europ-Repress, Mauzevin, 2000.

Crédit Photo : Mathieu Pomart

Un halo luminescent, au fond d’une chambre éteinte,
un visage éclairé, la seule lumière provient de l’écran,
l’électricité bleue et froide, passe dans les poumons,
et les doigts agiles virevoltent sur l’appareil,
Tout autour a disparu, dans un oubli dressé, sans issue,
et tes cheveux d’or, mon ange, par le réseau liquide,
se sont formés en des filets, des appâts, des lignes de rêves tendues,
et ont fixés la pupille et l’attention de la bête,
car il leur faut rameuter toutes les âmes humaines,
dans la nasse immense, pour la nuit de l’esprit …

Les frontières sont devenues légions, forces et rejets,
et le silence dans l’immensité froide, pétrifie,
ajoute des cellules aux corps mécanisés,
fait voir des couleurs dans un nuancier infini,
l’addiction est totale, elle comprend les gestes et la pensée,
referme chaque secret muet, dans un vaste réseau,
et la voix pour les dire est empêchée ou refusée,
elle ressemble à ce mince filet de cristal brisé,
dans les nuages de cendres, les amas de rêves détruits,
et c’est par nostalgie, du vent frais, de la brise marine,

que certain.es parviennent à rompre avec l’illusion,
le vertige qui me prend lorsque je plonge le regard en toi,
l’impossible déprise, la radicale plongée solitaire,
le passage du temps qui n’arrête jamais de passer,
ce présent immobile qui a figé toutes les espérances,
et conserve l’image vitrée d’un monde jamais atteint,
ce vertige touchant à cette impression de mort,
de fuite et de repos dernier enfin découvert,
le corps diminué, collecté et souffrant, et les yeux pleins de cécité,
ont fabriqués le regard oblique, jamais capable de distance,

la mesure est ici toujours la sienne, jamais l’autre,
et se déprendre de soi est quasi-impossible,
les applications pullulent et grouillent comme des insectes,
et l’expérience du monde réel en est rendue si pauvre ..
Si lâche, oublieuse de tout et de rien, du lointain et du proche,
l’expérience utilisateur, la morne idiotie et indifférence,
tous les agents asociaux du contrôle permanent, sans vie,
les zombies du lien absent, de l’Idole, qui téléchargent et consomment sans fins, et leur peur-panique est omniprésente, la peur de la différence et de l’inconfort, elle est l’émotion principale, la grande pourvoyeuse de néants,

l’extrémité des forces que tu mobilises, répond à cette peur,
car la vie ne donne pas ses derniers mots, sans lutter,
le cœur sanglant comme une pompe-machine pour respirer et combattre,
l’âme sertie de diamants, de noires étoiles, brûlantes après minuit,
ce qui travaille ici en arrière-plan est le complexe des cages,
la division parfaite et ultime, les corps aimants, refusés par les frontières,
l’absence de lien à la Nature, au divin esprit de la Nature,
la connexion directe, immédiate, au maelstrom, à l’artifice,
la plongée digitale dans la mer d’une indifférence totale,
qui relie les ordres, les systèmes, la fuite en avant,
et permet à chacun-e une existence par procuration …

Si la vie commande et juge, ici, la vie est niée, oubliée,
réfugiée dans les contacts-stimulés, du corridor pour moi,
elle se pare de mutisme, de repli vers un intérieur factice,
et avale une langue étroite, pleine d’idiomes fermés et carcérale,
de verbes mentaux substantiels, de grands savoirs-êtres,
Ah ne retient que cela, la possibilité infinie de l’extérieur,
l’infinie possible de la vie hors de soi et avec soi,
la frontière du moi brisée, les lignes de partages muées en cercles,
cercles qui rassemblent et étendent le soi par la pulsation vivante,
l’œil transparent, les formes aiguisées de ta réponse …
Et tout ce mouvement vital qui permet le regard et le toucher,
qui emmène le soi dans la vie sauvage et la merveilleuse Nature.

MP – 08092024

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