L’aveu permanent

L’un des axes majeurs de constitution de toutes sociétés de contrôle à haute ou faible intensité demeure la maîtrise d’un levier d’auto-déréalisation du soi, ou la possibilité de récupérer les forces narcissiques primitives – l’ego-moi et la motivation à obéir contre soi – pour exploiter leur travail psychique initial – parler et faire parler constamment du moi – et les employer à des fins de surveillance, d’exploitation de la pulsion érotique ou mortelle. Un rapport à soi libre, non assujettit est toujours un potentiel danger pour un groupe dominant ; à la fois symboliquement comme image de la différence et de la dissidence et matériellement comme contre-forces individuelles opposées à la force de pression d’un milieu social extérieur. L’une des techniques qui traduit le mieux l’intériorisation de la contrainte extérieure est la technique de l’aveu ou de l’ex-pression d’un moi secret, encadrant utile de l’action au présent et qui ex-prime le bon déroulement des procès et des cadres de la domination et de l’asservissement. Ici, le pseudo-sujet fabriqué dans tous les interstices du psycho-pouvoir est une créature petite, étroite, frustrée et étriquée, qui dans ses réponses mono-colores aux formes vivantes de l’expression, ratiocine, diminue et mutile la puissance naturelle, diverse et vivante de l’organisation de l’action. Le présent ici comme locus de contrôle de l’action sur soi et de soi, est une dimension temporelle quasi-hypnotique, qui permet la stimulation et le rappel presque automatique des bonnes formules de l’assujettissement ; un fort ressentiment ou la décharge d’une pulsion ressentimiste, un repli vers un égotisme brutal ou grossier et le rejet de la nouveauté et de la différence au nom d’une souffrance indépassable, de sacro-saints principes moraux ou économiques et d’une séparation des vivants d’avec la vie.

La maladie des instincts retournés contre eux-mêmes, contre leurs puissances d’incarnation naturelle de la vie, se traduit le plus souvent par des cœurs angoissés, des corps dégradés, des remords terrifiants, des âmes mécaniques et sécantes, coupées les unes des autres, de sorte que leur monde n’est plus un monde vivable ensemble mais ressemble bien plus à un complexe de cages symbolique et physique – une cage où expier son propre monde, est prévue pour chaque âme fermée, recluse coupable ou souffrante. Dans un régime de discours bâtit à l’intérieur d’écosystèmes communicants exploités par les sociétés de contrôle, l’individu renforce à tout moment, par ses réponses, l’aliénation globale dont il est la principale victime. L’être communicant répond à et dans un style de pouvoir dont l’omniprésence et le polymorphisme font des actes de discours des armes de communication – des systèmes de mots d’ordres – l’individu est une unité tactique de combat et de surveillance de chacun.e contre chacun.e qui renforce ou affaiblit l’ordre global du système ; unité c’est à dire chiffre qui « crypte » ou installe l’obéissance aux ordres diffus, par ses réactions physiologiques, psychiques, linguistiques, conformes ou communes à toutes et tous. « Je dois avouer » ce qui arrive à chaque moment opportun, ma décision fait partie d’une arithmétique de la décision compétitive ou d’une économie des signes rentables qui affaiblissent ou renforcent la possibilité d’existence d’une certaine psychologie du pouvoir.

Ce langage de la contrainte totale est ici fait aussi du repli égoïste, de la mauvaise conscience qui a mal, du refus de l’original et du différent, de la crainte de la transformation de soi ; tout ce qui peut affaiblir l’image de l’homme et de la femme dans la Nature et la grandeur de Dieu ou de l’âme supérieure. Avouer ses fautes supposées, imaginées, fantasmées, nier l’autre dans sa demande de contacts sensibles, entretenir son ressentiment comme un corps malade, une introspection constante, un langage de soi comme un organe psychique pris dans une dimension privative et intérieure qui va occulter ou nier toutes les tentatives de rester aux contacts des autres et du monde environnant. Et le secret ici est une arme de destruction complexe et massive des psychologies individuelles ; la sécrétion du secret – le poison qu’il distille derrière chaque mot-signe – est un liquide spécial, dangereux et corrosif pour les cœurs purs. Par l’instrument de l’aveu, le pseudo-sujet identifie ce qui va plaire, se conforme de manière grégaire à une pression dans l’air, une opinion creuse, un feuilleton terriblement pauvre des événements de son quotidien, et dira ce qui est attendu de lui ou d’elle au moment présent quand l’expression authentique dira l’inverse de ce qui est pour devenir passionnément, seule et différente. Contre l’aveu symptomatique, le paradoxe est l’instrument de résistance et de confrontation ; il est à contre-temps et impose le rythme de la critique devant cet absolu silence de l’intérieur privé et malade et la pression symbolique de l’image dramatiquement faussée par cet intérieur de la réalité sociale ordinaire. A buter sur les parois de l’intériorité, à voir se déployer le secret en toutes préhensions et souffrances, il est impossible de ne pas ressentir cette détresse d’une âme originelle et unique, qui aurait été exploitée, mutilée, extraite hors de la Nature, de la tranquille assurance et de la paix de la Nature.

La dynamique d’atomisation des liens sociaux permise par la technique de l’aveu reste une possibilité de rendre malade le tissu social et symbolique, c’est à dire non pas rendre malade organiquement, mais malade spirituellement, comme une a-morphose de liens sociaux ordinaires, une détérioration de la texture du lien social suite à une méfiance continue et entretenue du groupe le plus fort, envers les capacité expressives des sujets politiques … Or il est crucial de restaurer ou travailler à retendre des fils noués par les capacités d’expression des individus, comme véritable sujets de l’action collective, porteurs de voix différentes et ayant confiance en eux -mêmes. Et faire société contre l’aveu, contre la justification ultime et permanente de ses actes et de ses pensées à l’intérieur des procès de socialisation et des formes-pensées, doit consister à préserver des espaces-temps naturels, des possibilités de micro-situations d’échanges faites d’inter-actes ajustés, minutieux, sensibles, et qui vont rendre possible un lien politique démocratique. L’irruption de l’inattendu, de la nouveauté ne peut se faire qu’avec de la friction, des risques recherchés, des possibilités de contacts et de protension. Et l’infra-individuel comme forme reliée à de l’extra-individuel situe la forme de socialisation (Georg Simmel a si étonnement décrit ces formes de socialisation dans son étude parue une première fois en 1908 à Leipzig) comme forme sortie des pièges de l’intérieur secret, privé, caché et de l’illusion des sens.

Dans le récit continu de soi, l’individu rend des comptes, croit décrire ce qui lui arrive en propre et finalement ne fait que confirmer par des routines grammaticales, des tournures d’esprit à la mode, des fonctions occupées par des mots-miroirs la solidité d’un courant de conscience collective, une force d’impression qui imprime une marque physique et symbolique sur les corps et le psychisme, une forme-pensée de l’aliénation pure et quotidienne, une forme-pensée de l’asservissement au troupeau et à ce qui est le plus conforme. Et souvent, le non exercice ou la faiblesse d’entraînement vital, le manque d’habiletés créatrices, la rugosité de mots-vignettes, qui cachent et masquent, la grossièreté du trait des expressions employées accompagnent cette souffrance intérieure ou l’incapacité à dire ce que l’on ressent soi-même, au plus profond de son âme ou à la surface miroitante d’une eau, tumultueuse ou régénérante. Non dit, silence subit, regret coupable, ne se résolvent que dans la forme empruntée d’une nov-langue technicienne, habile pour cerner et isoler l’individualité efficiente, la mettre au travail, elle, son corps et son esprit et la technique de l’aveu est une méthode, une tactique, l’organisation optimale, performante d’une présentation de soi continue et adaptée à un milieu social. Le présent est ici une force terrifiante et hypnotique, une capacité à obséder l’individu, plus rien autour n’existe que le présent mécanique, éternel, – le moment de l’aveu – là j’existe encore en avouant tes fautes – l’histoire de la vie des autres exclue, il reste et demeure la force d’asservissement du corps et du psychisme privés, l’emprise potentielle et toujours renouvelée à chaque stimulation externe sur un pseudo-sujet de l’action.

Fragments d’un monde détruit – 132

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