L’exclusion de soi

L’exclusion du soi de sa vie ordinaire, ; c’est à dire l’expropriation d’un sujet de discours, maître et possesseur de ses expressions arrivent suite à un événement traumatique ou un dressage répété de réactions verbales conformes ou un conditionnement puissant qui impliquent l’absence d’actance dans l’activité de se dire soi, ou la neutralisation du point de subjectivité – l’accord avec soi même par les autres et l’auto-détermination du sujet – dans l’activité langagière et l’impression dans le corps d’une rythmique grammaticale autonome qui a écarté le je de ses jeux de langage psychologiques (les jeux avec les termes mentaux – « vouloir dire » – « croire » – « avoir l’intention de »). Dépossédé du pouvoir de liaisons concrètes entre sa vie et l’action de soi même (imputable à soi), l’individu, pseudo-sujet d’un régime de discours qui lui échappe en partie, ne semble vivre ou survivre que dans un fantasme privé, une perte de contacts ou un rêve de langage …

Et l’impression de solitude existentielle ou la rupture progressive et complexe des liaisons tenant les mots et leurs usages dans la vie ordinaire est si forte qu’aucun contact sensible ou aucun chemin de secours ne semblent permettre de ré-atteindre le soi de l’individu ainsi séparé. La langue peut-elle devenir une force d’expropriation de la subjectivité, une force de dépossession du pouvoir de soi, une force de séparation d’avec le monde aux alentours dans la ligne discontinue de l’écriture du moi ? Cette capacité extra-situationnelle de désincarnation d’un sujet de discours, de son corps et de sa voix projetés ailleurs relève de la grammaire-machine à dire et à voir, dont nous dépendons de façon interne, pour parler, écrire, se dire soi-même au travers ou avec des autres.

La recherche de subjectivités fortes, denses, solides, ressemble ainsi à une recherche d’accrochage de la voix et des gestes d’un sujet grammatical dans des situations de jeux de langage données ou héritées dans l’histoire de nos pratiques linguistiques. Cette tension dramatique qui est à l’œuvre dans la constitution politique d’un sujet résulte d’une forme de défi et d’un suspens ; là où un corps de discours venu et imposé depuis un système social complexe a pour architecture et innervation interne, une certaine économie du discours qui représente un foyer d’attentions, des liaisons solides dans les jeux d’expressions et un pôle de stabilisation de l’ordre social-politique. L’exploitation des signes adaptée à un certain écosystème communicant participe à la construction d’une forme de communication faite d’une série de mots d’ordre performant, de leviers de croyances et d’espérances [vital outrigger], d’indicateurs de mise en scènes d’un certain ordre psychologique et politique du monde …

Dans ces interactions entre les différents pronoms personnels de la grammaire du langage ; le je créateur, le tu d’une alter-nativité, le il de la narration d’un groupe humain et le Nous de la raison ou de la confirmation d’une construction historique et sociale, l’individu retiré de la force de déclenchement et de la performativité de son « je crois », ou « je sais » survit au milieu d’une chambre d’échos vides, désertée de lui-même, un espace-temps sans histoires, ni projets, clôturé dans un extérieur-fantôme, sans sujets supposés agissant du et dans la vie ordinaire.

Cette exclusion là que l’on peut qualifier de condition humaine primitive est là comme dépossession de sa propre voix, de la pertinence sociale de ses attitudes ; elle ressemble étonnement et elle touche profondément à ces capacités extra-ordinaires, extra-situationnelles d’une Intelligence Artificielle (IA) générative ou d’un langage mécanique ou purement comportementaliste qui consistent à construire des zones de contrôle de l’individualité – psychisme et corps-soi – et des algorithmes de décisions à partir de cette limite extérieure, de ces bords étrangers du langage vivant, sans sujets de l’action, de ces corps stimulés et authentifiés et ces langages économiquement gérés ou bien conformes. La forme de communication symbolique imposée par ce mouvement contemporain de dé-subjectivation ou de projection vers un lieu extérieur non pénétrée, non familier, – afin de surveiller et contrôler des corps imprévisibles – contient différentes cellules d’enfermement, d’interactions annulées, d’intentions brisées pour l’individu-je.

Et à l’intérieur de ce complexe de cages physiques et symboliques – d’absences de subjectivités – le langage est un vecteur médium (un moyen d’expression affaibli ou rompu), aligné sur un pouvoir psychologique et politique qui est fait de systèmes de mises en ordre des sujets grammaticaux. Et cette horreur de l’assignation – celles et ceux qui passent leurs temps à identifier les autres en annulant leurs capacités expressives propres – toujours permise par les jugements psychologiques populaires ressemble aux techniques d’assujettissement politique extrêmement fortes et brutales qui permettent l’atomisation des liens sociaux-naturels ; le réflexe sûr du psycho-pouvoir étant celui d’identifier « qui » évalue « qui » dans un ordre hiérarchique de places, de fonctions, de destinations des jugements et des interactions pour au final satisfaire le plaisir tyrannique du « moi-je  – Ego »  et sa vie anarchique et pulsionnelle.

La construction de soi est un projet politique noble ; c’est une possibilité d’existence à faire fructifier ; poursuivre la culture de soi et le dialogue continu dans l’intériorité [l’extérieur expressif compris peu à peu ou maîtrisé lentement par un sujet de l’action], entre le « je » créateur sauvage, l’alter-nativité du « tu » qui convoque un questionnement existentiel toujours possible – un visage qui convoque et rassemble les forces de vie et la Nature dans un accord d’intériorités et de subjectivités – le « il » qui narre un récit fait de rôles, de destinées, de raisons internes, de personnages, d’intérieurs sociaux et psychiques, et le « Nous » comme possibilités d’existence historique de la subjectivité, le « Nous » raisonnable engagé dans un futur de l’action. « Je suis », – « Je sais que », – « Je crois que » en faisant du sujet un objet de cognition ratent la liberté d’une dimension de la subjectivité comme rapport à soi, dans les désordres de la langue, le désir de soi …

« Je suis », – « Je sais que », – « Je crois que » et toutes celles et ceux de la langue commune qui identifient des intériorités agissantes (par les corps, la grammaire, le psychisme, l’intention, le mouvement d’espoir ..) comme patientes d’un pouvoir d’emprise psycho-politique, sont des instances grammaticales routinières qui permettent, renforcent ou empêchent dans certains usages de soi, l’exercice d’une réelle volonté subjective. Diviser l’action du « je », la refouler dans ces espaces clos extérieurs d’une non-subjectivité, élaborer une grammaire spectrale, aux verbes psychologiques pétrifiés, revient à collectionner les âmes mécaniques, sécantes, obéissantes et serviles et expulser les possibilités d’agir de soi même des sujets qui se veulent politiques.

Plus intensément, le sujet grammatical peut tout perdre – tout en continuant à parler, écrire, dire en croyant dire le monde, dire ce qui lui arrive – sous l’effet d’une crise émotionnelle, d’une dé-pression ou d’une angoisse existentielle profonde, ses liaisons possibles aux points et nœuds d’application de son langage dans sa propre vie ; cette incroyable autonomie possible de la grammaire implique la possibilité d’une routine grammaticale hors sol, hors situations de jeux de langage, d’une sorte de grammaire générative automatique hors corps physiques et sans arrières-plans, qui peut amener le sujet à perdre son statut de « sujet de l’action» et son imputation vivante de l’action de soi-même. Il est alors sidérant d’entre-apercevoir derrière cette autonomie grammaticale pure, cette possibilité de l’exil à l’intérieur de la langue humaine, dans la pure forme grammaticale du « je » – pur point exsangue, pronominal et vide, qui ne renvoie à rien dans les performances du langage-monde [l’absence de performativité est un trait caractéristique des délires schizophréniques ou des résultats des I.A de génération de textes, d’images ou de vidéos – encore faut-il contextualiser – rebâtir un usage et des arrières-plans – ce qui est sorti en résultats par les machines de prédiction].

Le langage comme moyen d’ex-pression – une sortie hors de soi pour finalement se retrouver soi – est ici un espace-temps anthropologique majeur et si important dés lors qu’il est considéré comme forme, condition, moyen et fin – comme médium – des interactions sociales, physiques et symboliques qui ont lieu entre les êtres vivants. Reconnaître un.e autre vivant.e qui m’a convoqué par son visage, ses yeux, ses gestes ou sa face – tout son corps et son esprit – et a obligé et favorisé une réponse par des mots et des expressions communes à l’intérieur de la forme de vie du langage ordinaire, c’est comme rendre toujours et à nouveau possible l’expression des corps et des esprits naturellement malhabiles, vulnérables, retendus sur le fil des conventions et la justesse de la vie.

Fragments d’un monde détruit – 131

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