L’interdit

« Accroupi comme un faune, ululant,
Aux lueurs de la lune sur le marais gelé
Jusqu’au moment où les hiboux du hallier
A coups d’ailes noires se rallièrent, pullulant,
A l’appel de cet homme.
Pas d’autres bruits que les pas titubants
D’un vieil idiot rentrant chez lui en longeant la berge.
Les étoiles noyées dans l’eau, une double
Rangée d’yeux étoilés éclairait
Les buissons où ces hiboux penchaient.
Une arène de prunelles jaunes observa
L’homme en train de changer de forme,
Vit un sabot sortir du pied, vit pointer
Des cornes de chèvres et comment le dieu
Galopa vers le bois sous cette apparence. »

Sylvia Plath, « Faune », in « Le colosse » in « Œuvres : poèmes, roman, nouvelles, contes, essais, journaux », p.223, Poèmes traduits par Patrick Reumaux, Gallimard, 2011.

Crédit Photo : Romuald Chilard

« Je » te vois forme craintive, vulnérable, l’attention tendue, aux aguets,
au fil des milles rayons dardant depuis l’âme soleil,
la lumière que diffracte ton cœur comme charnière et mouvement vital.
Immobile à l’horizon figé, pris dans cette musique du silence,
les yeux qui me fixent « moi », l’étranger perdu sur ton territoire,
le potentiel danger, le risque vivant ou l’inévitable ajustement,
la gueule ouverte et la langue rose et bien pendue,
et il règne ici comme un domaine uniquement fait pour toi …

L’infini d’un regard qui perce la couche bruyante de la ville,
tout ce vacarme oublié qui naissait partout par notre faute,
et se répandait, horrible, dans toutes les strates de tes activités,
l’industrielle présence des humain.es, leurs vouloirs partout à l’œuvre,
leurs terrifiantes obstinations, l’empire dans un empire,
alors qu’ici, le monde futur a changé, la grâce infinie de ton corps,
a muée en songes, en rêves désirant, si improbables,
perdus dans la Nature protégée, les corps humains se sont tus.

Au loin, le fin ruisseau murmure avec les pierres grises et d’argent,
et l’air est si bleu et si froid, ah cet air comme un monde qui arrive,
une soif de toujours et qui a remplie de joie tous les corps vivants,
leurs gestes sont tous pris dans tes yeux, mon animal vivant,
pendant que tu les regardes fixement au fond du chemin,
dans cette forêt ouverte, aux arbres, aux fougères, aux sentiers …
Et comment un homme en est conduit à aimer seulement le vivant,
plus que l’Humanité, elle-même, plus que son activité débordante ..

Les traces d’un passé fixe, imprimées, creusées, et qui effacent la Nature,
le cri merveilleux des animaux, le bruit des arbres, le feulement des faunes,
les autres traces invisibles, dans les muscles tendus, les forêts, la mer, la Terre,
la lumière blanche que le ciel a fait descendre par les visions des êtres,
avec ces feuillages doux, cette pluie fine qui caresse ma peau,
cette coalescence délicieuse, de couleurs, d’odeurs et de saveurs,
que chaque nuit recueille précieusement dans la rosée liquide,
et que tes robes de velours ont reprises dans chaque nouveau mouvement.

Ah que ne demandais-je à dieu, l’exil avec toi, animal fier, seul et sans lois,
l’exil de toutes les réponses saturées, que formaient les Institutions,
l’être vivant, ensauvagé, qui cherche à survivre, dans l’intensité,
des cris, des chasses, des mouvements de la Nature ;
manger la chair, battre la peur, tuer l’ombre, aimer ses autres …
Et comment les humain.es ont mesuré.es ce voyage, fait avec les spectres,
le voyage sans retours jamais, sans rien dire, ni aller, ni faire,
les spectres-figures associés aux verbes-écritures et au Néant,
ces morceaux de mémoires actives qui indiquent, recueillent et commandent,

Ah que n’avais je pas compris le sens de ces exclusions-là,
la fragilité de l’être vivant sans voix, sans corps, si vulnérables parmi eux,
sans gestes, ni lettres, fait de rien d’autres que les yeux bruts de la bête, l’Esprit du moment …
Que n’avais je pas saisi l’immense portée de ton mouvement vital, la volonté puissante,
l’Interdit qui nous commande, et casse les codes débiles, grégaires,
la plaie de la blessure du vivant qui saigne ici, encore, maintenant ..
La tête orientée, tes yeux, animal craintif, plantés dans l’âme ..
Le cri et ton mouvement vital, les contacts sensibles et l’harmonie du monde ..

MP – 30082024

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