« Je suis une ombre loin d’obscurs villages
A la source du bois, j’ai bu
Le silence de Dieu.
Sur mon front vient du métal froid.
Des araignées cherchent mon cœur
Il y a une lumière qui s’éteint dans ma bouche.
De nuit, je me trouvai sur une lande,
Roidi d’ordures et de poussières d’étoiles.
Dans les taillis des noisetiers
Bruirent à nouveau des anges de cristal. »Georg Trakl, « De Profundis » in « Crépuscule et déclin suivi de Sébastien en rêve et autres poèmes », p.72-73, traduction de Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1972/1990.
Peinture : Stéphane Weber
Il y a cette liste de choses belles, prise dans les murmures,
les chuchotements que font ensemble les feuilles,
à la friction des pluies, qui tombent douces-amères,
quand tu marches doucement sur le tapis de mousses vertes, émeraudes,
et que le silence bruité du monde envahit tout l’espace
d’une conscience neuve, apaisée, doucement …
Retiré hors de lui-même, l’oiseau frêle vit à l’instant,
le même instant éternel qui glisse dans ses yeux,
la pupille jaune-or et orange est sa robe de plumes,
et l’eau du ruisseau a la glace qui fond au soleil …
Ah ce miroir de neiges, folles, quasi-parfait,
dans lequel les reflets de ses yeux se sont perdus,
et l’impression du rêve qui remonte dans sa tête dodelinante, légère,
avec lui et tout autour, surviennent les arbres, les plantes, les fleurs,
qui bougent au rythme d’un vent frais et divin,
ce vent balaye la peau, rend le corps tenu, ferme et solide,
leurs parfums sont des étreintes, comme une âme qui renaît,
l’âme du monde remplit d’une grâce unique,
et toutes ces expressions folles de désirs pour toi,
qu’emmènent les corps de Nature et d’Esprits,
chiens, oiseaux, poissons, insectes, serpents ; ces légères compagnies,
sérieuses, fidèles, rêveuses, toujours omniprésentes,
leurs contacts rapprochés est une stupeur,
une force spirituelle toute intérieure,
Et les morceaux de lumières venus du soleil,
les cadres brisés du ciel, qui répliquent ses flammes,
dans les arbres jeunes, les fougères vibrantes,
la musique de l’eau qui coule, le craquement des branches,
sous les pas des visiteurs, le midi puissant, tout en haut,
l’odeur des merveilles, et l’avancée vers les refuges,
doucement, tout prés du repos, enfin gagné,
dans le mutisme des pierres, la rose du visage,
qui flush et remballe les yeux du béton glacés,
et ramène tous les regards vers elle ..
Nids de terres meubles, sables, terres nourricières,
feuillages, racines, mousses et êtres sans noms,
Vous là tout autour que personne ne sait,
car les mots ici sont comme des voyageurs égarés,
il leur faut faire des visites, des rencontres, des danses habiles,
pour que la Nature se laisse exprimer, jamais seuls,
dans un endroit du monde fait uniquement pour toi ..
Et les directions de tous les mots sont rompues,
le mot qui indique comme un signal, une alerte,
et tue son objet en le consommant, très avide,
le sang des mots qui globule au fond des cercles et des groupes,
tout cet enfer de l’identité, la rumeur d’un autre monde, perpétuelle
sans le contrôle fasciné des corps, bien polis et serviables,
il n’y a rien de tout cela prés des refuges …
Dans les refuges de la forêt, de la mer et des montagnes,
il y a le bleu diamant de la neige, le vert des fougères,
la blancheur d’écumes des vagues et des fracas sur le sable,
la sensation glissante sur la terre, l’accueil et la chaleur,
qui réconforte le corps et ramène l’Esprit en ses demeures ..
Cette impression d’être vivant.e, encore, humain.e condition,
qui dans les refuges déploient des arts du confort,
de la libre pensée, de la fin des alarmes et des traces …
Ah tous ces systèmes d’ordres qui périssent au fond des refuges,
la vie qui transparaît sans rien d’autres ..
Dans un « Heimat », un contact sans médias, un ressouvenir,
Ah cette mémoire active, friable, hybride, délicieuse, qui réagit,
est la mémoire des vivant.es, dans la Nature puissante,
toutes ces forces entremêlées, reprises dans l’Esprit ..
Les instincts solides, les bouquets de sensation, les visions sociales,
les musiques grandes, venues du ciel et de la terre,
tout contre les machines de morts et de décisions,
ici dans les refuges, plus rien n’est pris, par les mornes systèmes,
l’un est dans le tout et le tout est dans l’un, mais l’un survit ailleurs ..
le dehors est dans le dedans,
la transcendance dans l’immanence …
comment gagner ces refuges ; suivre les pas de la pensée
et du symbole arraché au temps …
En survivant dans l’humeur des arbres, l’odeur de la pluie …
avec une solitude proche des étoiles,
dont les habits neufs font vivre le ciel et la terre ..
MP – 01032024
