Les formes hybrides, vivant.es / machines

La progressive et majeure implication des Intelligences Artificielles (IA) génératrices dans la vie économique, sociale et politique en 2024-2035 ; machines-outils capables sur un prompt ou une requête-invitation de produire et de systématiser la reproduction de textes, de musiques, d’images, de codes informatiques, de vidéos bouleverse les formes que nous entretenons avec un régime de signe-symbole construit historiquement et presque de manière sacrée par l’Humanité ; – le livre comme une forme de représentation du monde unique, achevée et inviolable – régime censé gouverner et maîtriser depuis toujours des directions et des relations d’ordres et d’obéissances sociales-économiques, psychologiques et politiques en instruisant des systèmes d’apprentissage et d’expertises de décisions privées et publiques. Si les IA génératrices sont alimentées par de la donnée humaine, leurs capacités de reproduction de symboles sont ultra-puissantes.

Elles peuvent accompagner (le pronom « elle » désigne déjà par maladresse, routine ou aveuglement une entité-machine ou un agent super calculateur, parfait, magique et autonome isolé dans une sphère économique propre) des processus-métiers d’automatisation de tâches chronophages, par exemple d’indexation de documents ou d’analyses d’images médicales ; elles restent néanmoins – est-ce un faux espoir quand à leurs pilotages humains et leurs gouvernances possibles et réelles ? – toujours dépendantes des contextes d’usages et de l’expertise humaine … La question de l’économie du signe-symbole comme la question de la gouvernance des données vont rester comme deux pôles de réflexion importants de la transformation sociale majeure engagée par l’ouverture progressive de ces IA génératrices aux différents publics de nos démocraties (citoyens, sociétés privées, acteurs de l’industrie, gouvernements, institutions officielles …)

Limitées à un faux-temps a-historique donné – le présent éternel et mort de la machine automate – ces IA génératrices sont liées, du point de vue du langage et de ses conditions d’exercice, à une sémantique purement syntaxique et probabiliste basée sur la prédiction des tokens suivants un rail ou une chaîne de mots-signes ; leurs formes de production automatique interdisent une compréhension réelle de ce qui est « généré » sous l’effet du prompt ou de la requête. Ignorantes absolues des corps et des impressions sensibles et organiques, les IA peuvent être – quand un contrôle dissymétrique est possible avec ces outils – nous humain.es sommes supérieur.es aux machines et peuvent être donneurs d’ordres – mises au travail dans un régime de production capitaliste quand les humain.es sont en capacité de conduire des projets impliquant le travail reproductif des outils IA. La révolution majeure est ici liée à une forme de représentation appauvrie du monde reconstruite artificiellement et ordonnée avec une parfaite rigueur par des outils qui produisent de la cohérence de système – images, sons, textes, codes, odeurs, et bientôt cerveaux-interfacés à une machine de commande informatique – au terme de multiples séquences infinies de calculs visant l’achèvement illusoire d’un produit économique qui répond à une requête humaine ..

Ici, la révolution majeure a lieu bel et bien aussi dans la possibilité politique donnée par les industriels de ces technologies d’un renversement de valeurs dans la sphère économico-sociale capitaliste. Parce que ces outils vont progressivement réaliser des tâches à haute valeur ajoutée et à importance symbolique, les travaux qui consistent à maintenir vivable, possible et commune notre vie humaine réalisés par des individus de chairs et de sangs, remplis d’affects, d’espérances et de remords, pourront-ils être rémunérées à leurs justes valeurs d’utilités pour la société des vivant.es ? (Care-givers, cadres et employé.es des soins, techniciens du « cleaning » et du nettoyage de l’écosystème social et vivant, artisanat vivant de la haute précision du travail et la particularité de l’œuvre, travail de transformation des matières vivantes ; toutes ces activités importantes qui aident à vivre et maintiennent la vie sociale dans un état possible et désirable…)

En même temps, ce qui est remarquable par exemple dans un outil générateur de vidéos comme SORA de Open AI est la réduction froide du vivant à de l’animé synthétique et à du calcul de fragments-images qui réduit des possibilités expressives ouvertes à des creux-inexpressifs, des informations inertes, purement théoriques. Liées à l’angoissante question de la liberté expressive, nos formes de communication peuvent-elles permettre ou jouent elles encore l’imprévisibilité du vivant contre ou avec les prédictions pures et mythiques, issues d’un programme informatique standard venu des IA et devenu, à force de perfection, occulte et incompréhensible  ? Ainsi les résultats-vidéos générés par cet outil sur la base encore une fois d’un prompt, demeurent étonnement lisses, esthétiquement froids, uniformes, standards, et incapables de faire du sens avec l’expressivité normale et ordinaire des corps humains ou animaux et des complexes de choses physiques (chaises, tables, murs, fenêtres etc …) marquées par la manipulation des vivant.es.

Ici les capacités expressives des vivant.es sont entièrement exclues des résultats de l’automate-machine et le mélange de formes d’expressions et de communications avec les IA aboutit à un appauvrissement certain de nos formes de représentations du monde .. La manière industrielle prometteuse qui va consister à produire en série l’unité-prototype des vidéos, de l’image, du son et du texte apparaît comme déplacée ou pas encore mélanger ou hybrider correctement avec nos pratiques sociales de nous représenter nous mêmes par un médium ou un moyen d’expression … C’est un début sidérant peut-être, en 2022, c’est sûrement une révolution de nos formes de communication par des signes entre nous vivant.es et avec, sans ou contre les machines.

Traduction automatique, synthèse vocale, résumé automatique de corpus, indexation à la chaîne, numérisation de documents, analyse médicale pour perfectionner un diagnostic .. Les applications utiles de ces IA doivent s’inscrire – quand c’est rendu possible par la politique trans-nations, là où la gouvernance future des machines posent toujours question – dans des contextes d’usages économiques et politiques qui font de la gouvernance des techniques et des données multiples (images, sons, écritures, visions, odeurs, touchers …) une réelle priorité des interactions collectives et de la communication humaine entendue comme infra-compréhension à portée universelle. Il y aura toujours cette dimension non explicable, non pas une raison ou une représentation ultime de l’action (comme perçue ou intégrée par une machine-automate) mais une façon d’agir instinctive, rituelle, naturelle, complexe et symbolique dans une forme de vie héritée dans l’histoire naturelle de l’Humanité.

Et cette partie là, la manipulation incarnée de symboles, décisive de notre Humanité, demeure en arrière comme une capacité de contrôle éthique et politique de ces nouveaux et nombreux outils issus de l’Intelligence Artificielle (IA). Nous vivons, nous comprenons les autres (mal ou bien), nous mourrons toujours seul.es et avec les autres, à l’intérieur d’une forme de vie et de formes symboliques complexes qui traduisent ou signifient notre commune appartenance à la Nature et à l’Humanité.

L’exemple le plus frappant d’un appauvrissement est souvent celui de la reconnaissance d’un visage (une gestalt comme une structure figure sur fond), dans une situation d’échanges de signes symboles médiées par un un outil IA ; nous savons par exemple intuitivement que cet homme ou cette femme a peur ou bien se réjouit à notre rencontre et les traits du visage expressifs, les mouvements du corps sont là comme une matérialisation d’une sorte de dehors ou de transcendance prise à l’intérieur des corps … Cette capacité expressive unique de l’humain.e ne sera jamais reproductible par une machine IA qui se borne à de la reproduction technique pure qui compile, reporte, classifie, ordonne et informe un résultat-image, son ou texte conforme. Ici, l’information rare et l’individu singulier y compris dans ses faiblesses ou sa vulnérabilité infinie, sont entièrement et et toujours supérieurs à ces outils IA car la valeur de l’Information et du mouvement expressif ou de l’image des âmes comme énergies vitales de transformation de soi et du monde, provient d’abord de sa rareté, non de sa massification ou de sa reproduction dynamique ..

La socialité de l’humain.e et la performance économique d’une production automatique de signes-symboles à l’aide d’un outil IA génératif peuvent-ils se rejoindre dans des contextes d’usages hybrides et travaillés, là où un projet et une activité impliqueront un outil manipulable et une supervision humaine ? Les questions de la reproduction des IA génératives à l’échelle industrielle, de la répétition de leurs formes symboliques d’actions, les questions de nos capacités individuelles et collectives à protéger et libérer (1) la dimension expressive du vivant et (2) la possibilité politique d’une communication fondée sur la compréhension humaine, sont clairement posées par le monde qui vient ..

Fragments d’un monde détruit – 106

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