Devant la vulnérabilité étonnante d’une personne humaine devant soi qui, lors d’une simple demande, d’une question banale pendant un échange de gestes, de paroles, tout à fait ordinaire, semble se replier comme un animal craintif sur lui-même, la réaction immédiate serait faite d’étonnement, d’énervement et/ou d’insistance ; « pourquoi se réfugier dans le silence, quel est le sens de ce regard si fuyant, cette absence à soi avec les autres, ce refus de communiquer ? » Une réflexion mesurée et utile montre la persistance d’une conduite de repli dans l’histoire biographique faite d’un trauma possible ou d’une pression du milieu extérieur ou un acmé de crise psychique et physique dans la personnalité. La peur est ici orientée par une certaine direction psychique et historique et fait se révéler devant soi, l’absence de contrôle sur soi, l’ouverture vers un endroit manipulable de la personnalité ou le manque d’ajustement vis à vis de de la situation d’échange et de conversation.
Et ce refuge à un point x d’une tension critique dans la mémoire humaine clignote alternativement à chaque contact un peu étonnant ou extra-conventionnel comme une lumière noire qui jette un éclairage précis sur un aspect manipulable ou instrumentalisé des réactions humaines. De là provient le caractère habile, subtil, insidieux et déjà vainqueur d’une ascendance psychologique qui peut servir les intérêts d’une domination psychologique, sociale et politique ; que celle-ci vienne du triangle relationnel initial du père, de la mère, de l’enfant ou de connaissances autres qui ont construits et façonnées la carrière biographique de la personne …
La peur résultante du trauma possible – même mineur – est un instrument fécond pour consolider le diktat de l’ordre et de l’obéissance ; la peur fabrique une espèce d’hommes, de femmes, d’adolescents et d’enfants, semblables, fragiles et vulnérables – facteurs « x » d’une opération d’aliénation très complexe – affaiblie et (sur)vivant de souvenirs, de rêves et de cauchemars qui produisent la fuite en avant, la répétition du motif psychique central, la détresse sensible, et le manque de certitudes réconfortantes pour soi … La peur panique instantanée de revivre le trauma indique à quel point dans les expressions de celui-ci toutes nouvelles occasions de conduites qui stimulent le souvenir-trauma est un facteur « x » supplémentaire qui contribuera à la fragilité psychique et corporelle de la personne …
A l’inverse des personnalités fortes, assurées ou affirmées, qui se sont détachées des ascendances psychologiques terribles, la personne vulnérable continue le travail intérieur de la domination ; elle est d’abord celle qui renonce, négocie ou biaise avec ses propres affirmations d’elle-même, sa propre personnalité effacée, au profit d’un retrait qualifié de maladif en elle-même … Quand l’extérieur et le milieu de vie trop violent, in-sécurise la personne, les renforcements répétés par les stimuli de la souffrance traumatique aboutissent à priver la volonté de ses objets d’appui et à faire de l’individu une matière et une forme manipulable, un possible citoyen « mouton » aveugle et assujettit ou une énergie psychique passive pour le pouvoir.
Si la peur comme émotion primitive centrale est un instrument fascinant d’un pouvoir global, c’est aussi à l’évidence parce qu’elle permet la passivité dans le contrôle inter-personnel, en rendant les citoyens d’une Nation vulnérables à l’extrême en attente toujours de sécurité psychique et physique, et incapables de décisions contraires au sens de la domination politique. Par cette réduction des corps au travail à un outil de préservation de la forme tyrannique du contrôle social, le pouvoir psychologique accroît efficacement sa présence sous la peau même des individus. En ce sens, il n’est pas de citoyens conscients de la présence du psycho-pouvoir, seulement des hommes, des femmes, des adolescent.es, prêt.es ou obligé.es ou réduit.es à renoncer à la liberté pour tenter de gagner une forme de sécurité.
La dissymétrie stratégique d’un écosystème de contrôle psychologique visant l’adaptation des corps à tout prix à l’œuvre du pouvoir, tient ici à cette balance brisée entre la liberté que je désire ardemment et secrètement et la sécurité que j’obtiens presque sans efforts. Le travail de fonds du psycho-pouvoir va ici traverser les personnages humains [portant les masques successifs sur les innombrables scènes du grand théâtre du monde ou la « persona »] pour les rendre attractifs et désirables vis à vis de la personne humaine toute intérieure ; la projection de celle-ci sur les scènes du pouvoir de contrôle au travers des voix et des masques, sera celle désirée, sanctionnée et conclue par les parties en présence ; publics, cœurs administrant, pouvoirs périphériques et centraux.
Ainsi le désir même d’être tranquille, assuré ou fort, d’obtenir la sécurité rêvée pour soi et sa famille, à la fois politique, affective, financière ou idéologique alimente la machine de tri quasi-intuitif entre les individus serviables, bien polis et bien employables, et les récalcitrants, les potentiell.es dissident.es, de sorte qu’au final il ne reste que la majorité silencieuse des sujets suiveurs et suiveuses qui vont abdiquer leur pouvoir sur eux-mêmes devant une indescriptible puissance du pouvoir pour décider même contre leurs intérêts d’une politique et d’une économie de la conduite individuelle en société …
Se servir sans remords de la discipline de la Psychologie humaine pour ainsi permettre une pression forte et habile sur le psychisme, les réactions émotionnelles et les sentiments humains est là comme une technique de contrôle des autres individus par la manipulation-propagande, l’influence politique et l’offre de la sécurité maximale dans leurs expressions et leurs vies. Et c’est toujours plus facile de se servir des traumas, pour construire la contrainte sur soi à l’intérieur de la forme de l’emprise psychique du pouvoir que le « je crois » alimente lui-même par ses propres réactions irréfléchies, instinctives et involontaires, qui vont élaborer une forme de communication particulière adaptée à la survie d’un contrôle social, psychique et idéologique.
Disposer de masses d’individus faciles, polis, serviables et vulnérables, obéissantes et zélées – ceux là même qui travaillent durement – disposés à servir une hiérarchie, une entité supérieure, prêt à trimer et toujours ouverts à la modification du sens de leurs propres actions du moment qu’elles servent l’adaptation de leurs systèmes d’interactions sociales au pouvoir qui leur garantit la sécurité, toute cette ingénierie d’une psychologie politique, est rendue possible par la préparation des esprits, des corps et des émotions collectives, prise dans des conditions économiques cruelles et un enfermement puissant de leurs raisons d’agir hors des faits historiques, à l’extérieur même de la réalité du monde. Réagir favorablement dans un écosystème de contraintes et de compétitions, approuver et encourager sa propre servitude, renforcent la pression économique et psychique de « Tous et toutes sur l’un.e et l’Un.e sur tous et toutes » …
C’est là, la chance politique et métaphysique des États autoritaires au XXI°siècle qui vont encourager cette pression psychologique diffuse, sur leurs sujets ou citoyens tests, en maintenant un haut niveau de pression psychique interne à la personne pour permettre le maintien dans chaque geste, chaque attitude, jugement ou croyance, de l’autorité du chef ou du dirigeant-expert ou du leader autoritaire. La crainte collective comme un feu couvant, dangereux et utile ou un amas de braises rougeoyantes, entretenues habilement par les dirigeants économiques, politiques ou les administrateurs d’une vie publique – tout les managers de l’âme humaine – est un flux continu d’étonnements, de silences, de méprises, de duperie de soi, et d’assujettissement de sa propre volonté, de son esprit critique, et de ses résistances normales à la guerre de tous contre tous.
Fragments d’un monde détruit – 105
