Le corps à la surface

« Des mots, des êtres vivants parfaitement autonomes sont les protagonistes de chacun de ces drames.
Dés que viennent des mots du dehors, une paroi est dressée. Seuls les mots capables de recevoir convenablement les visiteurs restent de ce côté. Tous les autres s’en vont et sont pour plus de sûreté enfermés derrière la paroi.
Mais la paroi est transparente et les exclus observent à travers elle.
Par moments, ce qu’ils voient leur donne envie d’intervenir, ils n’y tiennent plus, ils appellent …Ouvrez. »

Nathalie Sarraute, « Ouvrez », Gallimard, 1997.

Le son des mots pulse à la façon des lames de feux, sanglantes,
qui dans les corps en vrac, atteignent leurs réseaux,
de veines noires et blanches, de regards fixes,
et l’automate qui dévale les avenues à minuit,
porte des amas de signaux, des blocs de vitres, des vouloirs,

pour aller vers où, vers quoi, nulle part est son adresse,
et seul il parcourt les galeries de gestes figés, sur la paroi,
vêtu de nuées de phrases, compactes et froides, sans index,
de robes de signes, infiniment fragiles, grandes et bleues,
qui reflètent la lune plongée dans l’eau cristal ;

Et seule la chienne-amie profonde, la bête sensible,
détecte les lumières de l’abîme au fond,
de l’âme unique, violente, aux corps et gestes emprisonnés,
des lumières qui clignotent comme des phares,
dont les traînées embarquent toute sa vision,

Que reste t-il à ta présence, ton empreinte,
quand tu marches dans cette chambre étroite et sombre,
et que le vide inouïe, remonte dans leurs yeux,
leurs bouches aux lèvres étranges, muettes, leurs mines d’incrédules,
Rien d’autres que la surface du corps, rendue inerte,

La porte jetée avant l’arbre immense fait un bruit mécanique,
et le vent du soir souffle toujours dans ses feuilles,
pourquoi sortir encore une fois, encore,
pour qui marcher seul dans la nuit froide et sans lieux,
le cerveau allumé par la braise qui rougeoie,

Traversé de l’écume blanche, glaciale, bouillonnante,
des traces des mots qui cavalent sur l’écran,
et emmènent les actes plus loin, encore,
comme une furieuse rivière, dansante, étincelante,
dans laquelle se glissent soudain, des nouvelles créatures,

des fantômes joueurs, des rires carnassiers, des alertes,
qui ont engloutis tous les objets, tout autour,
dans un abîme révélateur, profond, un estuaire, sans intentions,
une brèche de temps, dans la parole quotidienne, l’échange standard,
qui ont détruit le sens de tout acte, tout objet passés avec eux,

Car il n’y a rien derrière la paroi, des simili-gestes furtifs
dénués de musiques et de sens, sans jonctions,
des contacts corps à corps versés dans un abîme,
des mots-signes devenus silence et l’existence si futile,
et la bouche qui figure au milieu du visage n’est personne,

c’est le trou vide, le spectre, extérieur, qui avale et déglutit,
cherchant l’air par paquets d’eaux, de flammes, d’oxygènes,
et ne donnant, ne recevant rien des autres …
sa figure est sans âme, fermée, sans profondeurs,
et ses contacts durs, a-morphes, percutent la nuit et embrasent le silence.

MP – 03112023

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